Les chantiers de la Garonne : trois sièclés d’histoire navale à Bordeaux

Bordeaux ne se résume pas à ses vignobles et à ses façades du XVIIIe sièclé. Pendant près de trois cents ans, les rives de la Garonne ont vibré au rythme des marteaux, des scies et des lancements de coques. Les chantiers navals bordelais ont produit des frégates pour la Marine royale, des paquebots transatlantiques et même des navires-béliers destinés aux Confédérés américains. Retour sur une épopée industrielle qui a façonné la ville.
Et pourtant, cette page d’histoire reste peu connue. Contrairement à Saint-Nazaire ou La Ciotat, la mémoire navale de Bordeaux s’est effacée progressivement des quais. Les traces existent encore, pour qui sait regarder.
Les origines de la construction navale sur la Garonne
Avant le XVIIIe sièclé, la construction navale bordelaise se limite à des embarcations de faible tonnage pour la navigation fluviale. Le bois coûte cher dans la région, bien plus qu’en Angleterre ou en Hollande, ce qui freine la production de gros navires.
Le tournant arrive en 1699. Les jurats de Bordeaux autorisent l’installation de chantiers dans les secteurs de Sainte-Croix et de Paludate. Les constructeurs s’implantent peu à peu sur les deux rives. Mais c’est surtout dans la seconde moitié du sièclé que tout s’accélère.
Le commerce transatlantique explose. Bordeaux devient le premier port du Royaume de France et le deuxième port mondial, juste derrière Londres. Les chantiers navals se multiplient rive gauche et rive droite – à Lormont dès 1760. Pierre Bichon s’installe à son compte sur la rive droite en 1762 avant de rejoindre Bacalan en 1764. Entre 1762 et 1771, il construit sept navires destinés au commerce transatlantique.
L’âge d’or : frégates royales et commerce maritime
La Marine royale passe des commandes qui tirent l’activité vers le haut. Les Chantiers du Roi, implantés dans le secteur de Sainte-Croix, construisent des vaisseaux de 56 canons et des frégates. Parmi elles, la célèbre Belle Poule, lancée sur la Garonne en novembre 1765, qui s’illustrera en 1778 face à la frégate anglaise Arethuse.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 1763 et 1779, 319 navires sortent des chantiers bordelais. En 1771, la ville compte une trentaine de maîtrès constructeurs. Les chantiers Fenelon (père et fils) et Jalineau représentent à eux seuls 25 % de la production locale sur cette période – 29 navires pour les premiers, une quinzaine pour le second.
Un autre fait marquant : La Victoire, le navire qui transporte le marquis de La Fayette vers le continent américain le 14 mars 1777, effectue son armement à Bordeaux. En 1789, la ville emploie entre 1 000 et 1 200 ouvriers dans ses 10 à 15 chantiers privés.
| Période | Nombre de navires construits | Effectifs ouvriers |
|---|---|---|
| 1763-1779 | 319 navires | Non documenté |
| 1789 | Production annuelle soutenue | 1 000 à 1 200 |
| 1849-1860 | Plus de 100 (Chantiers Arman seuls) | Variable |
| 1882-1955 | 126 navires de guerre (Gironde seul) | Jusqu’à 3 000 |

La Révolution et l’arrêt brutal
La Révolution française stoppe net la dynamique. Le commerce maritime s’effondre, les commandes de la Marine royale disparaissent. Les chantiers ferment ou tournent au ralenti pendant vingt-cinq ans.
Il faudra attendre la Restauration pour voir renaître l’activité. Louis XVIII confie au baron Pierre-Barthélémy Portal d’Albarèdes, bordelais et ministre de la Marine, la mission de réorganiser la flotte. La marine française accuse un sérieux retard technologique après un quart de sièclé de guerres. Bordeaux en profite : la ville adopte les techniques modernes de construction pour relancer ses activités portuaires.
L’arrivée de la vapeur et les grands innovateurs du XIXe sièclé
Le XIXe sièclé change la donne. La vapeur débarque, puis l’hélice. En 1818, Le Garonne, premier navire commercial à vapeur français affecté au transport de passagers, est lancé à Lormont. Construit par MM. Chaigneau et Bichon, il assure la ligne Bordeaux-Langon avec deux salles, un restaurant, un café, et une propulsion par deux roues à pales latérales alimentées par une pompe à feu. Ce bateau naviguera pendant neuf ans avant d’être retiré du service en 1827.
La construction du pont de Pierre en 1822-1823 redistribue la géographie des chantiers. Désormais, les activités navales se déplacent en aval du pont.
Mais le personnage central de cette période, c’est Lucien Arman. Architecte, constructeur naval et député du Corps législatif sous le Second Empire, il s’associe avec son oncle Gustave Courau pour créer les Chantiers Arman. L’entreprise invente une technique mixte bois-fer et construit des bâtiments à vapeur. Plus de cent navires à voiles et à vapeur sortent de ses ateliers entre 1849 et 1860.
Arman reçoit la grande médaille d’honneur lors de l’Exposition universelle de 1855. Ses ateliers de Bacalan peuvent abriter plus d’une vingtaine de coques simultanément. En plus de canonnières pour la France, il bâtit des batteries flottantes, une frégate et une corvette pour la Russie, un aviso pour le bey de Tunis, et une frégate cuirassée pour l’Italie.
L’affaire des navires confédérés : quand Bordeaux entre dans la guerre de Sécession
L’épisode le plus romanesque de l’histoire des chantiers bordelais se joue en 1863. Napoléon III, qui ne cache pas sa sympathie pour les États confédérés pendant la guerre de Sécession, passe commande aux Chantiers Arman. Objectif : construire deux navires-béliers cuirassés pour aider les sudistes à percer le blocus maritime imposé par les forces de l’Union.
Pour éviter un incident diplomatique, la commande est officiellement passée au nom de la marine égyptienne. Les deux cuirassés sont construits sous les noms de Sphinx et Chéops. L’affaire finira par éclater au grand jour, provoquant des tensions avec Washington. Un épisode qui montre à quel point les chantiers bordelais se trouvaient au carrefour de la géopolitique mondiale.
Le déclin progressif et les derniers grands chantiers
À partir de 1855, la généralisation du fer puis de l’acier dans la construction navale sonne le glas de nombreux chantiers bordelais traditionnels. La vapeur rend obsolètes les petits ateliers artisanaux. À la fin du XIXe sièclé, il ne reste que deux sociétés capables de produire des navires pour la Marine nationale ou le commerce.
Sur la rive gauche, M. Delahante reprend les installations des Chantiers de l’Océan pour créer les Chantiers de Bacalan. En 1879, l’entreprise fusionne avec les ateliers belges de la Dyle, donnant naissance à la société Dyle et Bacalan. En 1930, l’activité passe aux Chantiers Maritimes du Sud-Ouest et de Bacalan Réunis – un pétrolier, trois torpilleurs et trois avisos coloniaux en sortent dans les années 1930.
Sur la rive droite, les Chantiers et Ateliers de la Gironde sont fondés en 1882 avec le soutien du groupe Schneider, à l’emplacement de l’ancien chantier Chaigneau et Bichon. Spécialisés dans les navires de guerre, ils emploient jusqu’à 3 000 personnes et livrent 126 navires de combat à la Marine nationale entre 1882 et 1955. C’est là qu’est construit le France II entre 1911 et 1913 – le plus grand voilier du monde à cinq mâts.
| Chantier | Rive | Période d’activité | Spécialité |
|---|---|---|---|
| Chantiers Arman | Gauche (Bacalan) | 1849-1870 | Construction mixte bois-fer, vapeur |
| Dyle et Bacalan | Gauche | 1879-1930 | Navires militaires et commerce |
| Chantiers et Ateliers de la Gironde | Droite (Lormont) | 1882-1929 | Navires de guerre, paquebots |
| Forges et Chantiers de la Gironde | Droite (Lormont) | 1929-1970 | Navires militaires, escorteurs |
La Seconde Guerre mondiale et la base sous-marine
L’occupation allemande marque un chapitre sombre. La construction de la base sous-marine de Bordeaux débute en 1940, mobilisant 6 500 travailleurs pendant dix-neuf mois. L’inauguration a lieu le 13 mai 1943. Les alvéoles-bunkers servent de cales sèches pour le carénage et la réparation des coques.
Avec l’arrivée des premiers sous-marins allemands en janvier 1943, le port passe du statut de chantier naval à celui d’arsenal de la Kriegsmarine. 43 U-Boote sont affectés à cette base durant ses douze mois de service. Les Allemands abandonnent les lieux le 26 août 1944.
Après la guerre, l’activité reprend. Les Forges et Chantiers de la Gironde lancent encore des escorteurs d’escadre comme le Jauréguiberry en 1955. Mais la concurrence internationale et la crise de la construction navale européenne finissent par avoir raison des chantiers bordelais.
La fermeture définitive : 1970-1985
Les dernières décennies sont celles du déclin. Les Constructions industrielles et navales de Bordeaux, qui ont repris les Forges et Chantiers de la Gironde, ferment définitivement en 1970. L’ensemble du matériel est vendu.
Le dernier chantier traditionnel, dédié à la construction de bateaux en bois, baisse le rideau en juin 1979. Et en 1985, dans un contexte de grande crise de la construction navale mondiale, les chantiers bordelais cessent toute activité. C’est la fin d’une histoire de presque trois sièclés.
Pour les ouvriers, ça a été un choc. Des familles entières vivaient de cette industrie depuis des générations. Certains quartiers de Lormont et de Bacalan ont mis des années à se remettre de ces fermetures en cascade.
La reconversion culturelle et nautique du site
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les anciens chantiers connaissent une seconde vie. La base sous-marine, ce bunker de béton massif, est devenue un espace d’exposition et de création artistique. Elle accueille des installations immersives et des expositions temporaires qui attirent des dizaines de milliers de visiteurs chaque année.
Sur le site même des anciens chantiers de la Garonne, un complexe de 650 m² au style industriel a ouvert ses portes. Le lieu abrite des restaurants, une brasserie, et le club nautique Les Marins de la Lune. Ce club dispose d’une rampe de mise à l’eau et d’un ponton, et rassemble des pratiquants de canoë, kayak, pirogue polynésienne et stand-up paddle.
La Construction Navale Bordeaux (C.N.B.), créée en 1987 sur l’emplacement des anciens locaux des Constructions industrielles et navales, perpétue la tradition. Intégrée au Groupe Bénéteau depuis 1992, elle produit des voiliers et catamarans haut de gamme – comme le Lagoon 560.
D’autres chantiers continuent l’activité à Bordeaux : Atlantic Navy, le Chantier Naval Nicolas, Rosewest… La construction navale bordelaise n’a pas totalement disparu. Elle s’est transformée.
Chronologie des chantiers de la Garonne
- 1699 : les jurats autorisent l’installation de chantiers à Sainte-Croix et Paludate
- 1760 : développement des chantiers à Lormont (rive droite)
- 1765 : lancement de la frégate Belle Poule
- 1777 : armement de La Victoire (navire de La Fayette) à Bordeaux
- 1789 : 10 à 15 chantiers privés, 1 000 à 1 200 ouvriers
- 1818 : lancement du Garonne, premier vapeur commercial français
- 1822-1823 : construction du pont de Pierre, déplacement des chantiers en aval
- 1849-1860 : apogée des Chantiers Arman, plus de 100 navires
- 1855 : médaille d’honneur à l’Exposition universelle pour Lucien Arman
- 1863 : commande secrète des navires confédérés Sphinx et Chéops
- 1882 : fondation des Chantiers et Ateliers de la Gironde (Schneider)
- 1911-1913 : construction du France II, plus grand voilier du monde
- 1940-1943 : construction de la base sous-marine allemande
- 1970 : fermeture des Constructions industrielles et navales de Bordeaux
- 1979 : fermeture du dernier chantier de bateaux en bois
- 1985 : arrêt total de la construction navale traditionnelle
- 1987 : création de la C.N.B. (Groupe Bénéteau depuis 1992)
Quels types de navires étaient construits dans les chantiers de la Garonne ?
Les chantiers de la Garonne ont produit une gamme très large : navires de commerce pour le trafic transatlantique, frégates et vaisseaux de guerre pour la Marine royale puis nationale, paquebots de luxe (comme le Château Yquem en 1884 pour la ligne Bordeaux-New York), torpilleurs, avisos, pétroliers, chalutiers, et même le France II, plus grand voilier à cinq mâts du monde. Les derniers chantiers se sont orientés vers la plaisance et les voiliers haut de gamme.
Pourquoi les chantiers navals de Bordeaux ont-ils fermé ?
Plusieurs facteurs expliquent cette fermeture progressive. La généralisation du fer et de l’acier dès 1855 a éliminé les petits chantiers artisanaux. La concurrence des grands chantiers (Saint-Nazaire, La Ciotat) et la montée en puissance de la construction navale asiatique dans les années 1960-1970 ont fait le reste. La crise mondiale de la construction navale dans les années 1980 a porté le coup final en 1985.
Que sont devenus les anciens chantiers de la Garonne à Bordeaux ?
Le site a connu une reconversion réussie. La base sous-marine accueille des expositions immersives. Les Chantiers de la Garonne abritent un complexe avec restaurants et club nautique (Les Marins de la Lune). La C.N.B., fondée en 1987 sur les anciens terrains industriels et intégrée au Groupe Bénéteau, construit des voiliers et catamarans. D’autres chantiers comme Rosewest ou Atlantic Navy poursuivent une activité de niche.
Quel est le lien entre les chantiers de la Garonne et la base sous-marine de Bordeaux ?
La base sous-marine a été construite sur les quais bordelais entre 1940 et 1943, mobilisant 6 500 travailleurs. Elle servait au carénage et à la réparation de navires, avant de devenir un arsenal pour les 43 U-Boote de la Kriegsmarine. Ce site est directement lié à l’infrastructure portuaire et navale développée par les chantiers au fil des sièclés.
Qui était Lucien Arman et quel rôle a-t-il joué dans l’histoire des chantiers de la Garonne ?
Lucien Arman était architecte naval, constructeur et député sous le Second Empire. Il a fondé les Chantiers Arman à Bordeaux et inventé une technique de construction mixte bois-fer. Ses ateliers de Bacalan ont lancé plus de 100 navires entre 1849 et 1860, dont des bâtiments pour la France, la Russie, la Tunisie et l’Italie. Il est aussi au cœur de l’affaire des navires confédérés commandés secrètement par Napoléon III en 1863.
L’histoire des chantiers de la Garonne, c’est finalement l’histoire de Bordeaux elle-même. Une ville tournée vers l’océan, qui a su construire des navires capables de traverser l’Atlantique… avant de se réinventer quand l’industrie s’est effondrée. Les quais ont changé de visage, mais le lien avec l’eau reste intact. Et les coques qui glissent encore sur la Garonne, qu’elles soient en fibre de verre ou en aluminium, prolongent un savoir-faire vieux de plus de trois sièclés.
