L’incendie du port de Bordeaux en 1869 : la nuit où la Garonne a pris feu

Le 28 septembre 1869, Bordeaux a vécu l’un des épisodes les plus spectaculaires de son histoire maritime. Une allège chargée de pétrole a explosé en pleine Garonne, libérant une nappe de feu qui a dévoré dix-sept navires amarrés dans le port. Le sinistre, visible depuis les deux rives, a duré toute la nuit.
Cette catastrophe a changé la façon dont la ville gère le stockage des matières dangereuses. Elle a aussi laissé des traces dans la mémoire collective bordelaise, à travers des témoignages de presse, des archives judiciaires et une célèbre eau-forte de Maxime Lalanne. Retour sur cette nuit de feu qui a marqué la rive droite et tout le port de la Lune.
Le contexte : Bordeaux, port pétrolier en plein essor
À la fin des années 1860, le port de Bordeaux vit une période de forte activité commerciale. Le trafic maritime y est dense : navires marchands, trois-mâts, goélettes et bricks se pressent le long des quais de la rive gauche, tandis que la rive droite – côté La Bastide et Queyries – accueille des entrepôts et des docks de stockage.
Le pétrole lampant, utilisé pour l’éclairage domestique, est alors une marchandise en pleine expansion. Les importations arrivent par voie maritime depuis les raffineries américaines et européennes. Les caisses de pétrole transitent par le port de Bordeaux avant d’être redistribuées dans tout le Sud-Ouest. Les docks Sursol, installés à Queyries sur la rive droite, servent de point de stockage principal.
Le problème ? Ces matières inflammables côtoient les navires de commerce, amarrés bord à bord sur la Garonne. Aucune réglementation sérieuse n’encadre le transport fluvial du pétrole à cette époque. Les allèges – ces barges plates utilisées pour le transbordement – circulent au milieu du trafic portuaire sans précaution particulière.
L’allège la Trinité : une cargaison qui va tout déclencher
Dans l’après-midi du 28 septembre 1869, l’allège la Trinité, une gabare appartenant au patron Boyer, est chargée de 950 caisses de pétrole. Cette cargaison provient du navire belge le Comte-de-Hainaut, arrivé quelques jours plus tôt dans le port. Destination prévue : les docks Sursol de Queyries, sur la rive droite.
L’opération de chargement se déroule sans incident apparent. Mais les conditions sont loin d’être sûres. Les caisses en zinc, parfois mal fermées, laissent échapper des vapeurs de pétrole. Le moindre point d’ignition peut transformer cette cargaison en bombe flottante.
En fin de journée, alors que la lumière décline, un préposé des douanes demande une lumière pour signer un document de contrôle. C’est à ce moment que le drame se noue. Le sieur Roque, un jeune homme de 21 ans employé à bord, craque une allumette. Et selon les rapports d’époque, il la jette imprudemment sur les caisses de pétrole après s’en être servi.
L’explosion est immédiate.
Chronologie d’une nuit d’enfer sur la Garonne
Les premières flammes jaillissent entre 18h30 et 19h, selon les témoignages recueillis par la presse bordelaise. Les deux hommes présents à bord de l’allège sont gravement brûlés mais parviennent à rejoindre la terre ferme. Personne ne peut plus rien pour la Trinité : la gabare est en feu, sa cargaison de 950 caisses alimente un brasier qui illumine déjà les quais.
La marée montante aggrave la situation. L’allège en feu dérive sur la Garonne, poussée vers la rade où se trouvent des dizaines de navires. Vers 22h45, la coque de la Trinité, échouée sur le banc de sable de Queyries, éclate sous la pression de la chaleur. Le pétrole enflammé se répand alors sur le fleuve.
Ce qui se passe ensuite dépasse tout ce que les Bordelais ont pu imaginer. Une nappe de feu – les journaux de l’époque parlent d’une « nappe immense et compacte » – s’étend sur la surface de la Garonne. Le liquide brûlant avance vers les navires amarrés et s’accroche à leurs coques. Les caisses en zinc à moitié pleines flottent comme des torches, projetant des flammes sur les bordages et les gréements.
En quelques heures, dix-sept navires sont touchés : quatorze trois-mâts, deux goélettes et un brick. Les équipages évacuent en catastrophe. Les pompiers de Bordeaux luttent depuis les quais, mais comment combattre un fleuve en feu ? L’incendie dure toute la nuit, visible depuis les hauteurs de la ville et les quartiers de la rive droite.
Les dégâts : dix-sept navires perdus, aucun mort
Au matin du 29 septembre, le bilan matériel est lourd. Dix-sept navires ont brûlé ou subi des dommages graves. Parmi eux, des trois-mâts marchands chargés de marchandises – vins, bois, denrées coloniales – qui faisaient la richesse du commerce bordelais. Les pertes financières se chiffrent en centaines de milliers de francs, une somme colossale pour l’époque.
Cette catastrophe maritime rappelle l’importance des chantiers navals bordelais dans l’histoire portuaire de la ville.
Mais un fait étonne tout le monde : aucun mort n’est à déplorer. Les deux hommes brûlés lors de l’explosion initiale survivent à leurs blessures. Les équipages des navires touchés ont eu le temps d’évacuer grâce à l’avancée relativement lente de la nappe de pétrole (la marée la poussait, mais pas à la vitesse d’un courant rapide). Cette issue quasi miraculeuse sera soulignée par tous les comptes rendus de l’époque.
Les dégâts sur la rive droite sont aussi significatifs. Les docks Sursol à Queyries, situés à proximité du brasier, ont été menacés. La Bastide, quartier populaire de la rive droite, a vu ses habitants évacuer par précaution. Les quais de la rive gauche, où les badauds se pressaient pour observer le spectacle, ont également subi des projections de flammes.
L’impact sur la rive droite et le quartier de Queyries
La rive droite de Bordeaux, en 1869, est un territoire en pleine mutation. La Bastide et Queyries ne sont pas encore les quartiers résidentiels qu’ils deviendront au XXe sièclé. Ce sont des zones d’activité portuaire et industrielle, avec des entrepôts, des chantiers navals et des terrains vagues le long de la Garonne.
L’incendie met en lumière la dangerosité de cette cohabitation entre habitations populaires et stockage de matières inflammables. Les docks Sursol, où le pétrole devait être livré, se trouvent à quelques centaines de mètrès des premières maisons de Queyries. Si le vent avait tourné, si la marée avait été plus forte, les flammes auraient pu atteindre les bâtiments du quartier.
Après le sinistre, les riverains de la rive droite font entendre leur colère. Des pétitions circulent pour demander le déplacement des dépôts de pétrole loin des zones habitées. La presse locale relaie ces protestations et pose la question qui fâche : pourquoi a-t-on laissé des centaines de caisses de pétrole transiter par le centre du port, au milieu des navires et à proximité des quartiers d’habitation ?
Témoignages de presse et récits d’époque
Les journaux bordelais du 29 et 30 septembre 1869 consacrent leurs premières pages à la catastrophe. La Gironde, quotidien de référence, publie un récit détaillé heure par heure. Les correspondants décrivent « une scène digne de l’Enfer de Dante », avec le fleuve transformé en « un lac de feu » visible à des kilomètrès.
Un témoin cité par la presse raconte : les caisses de pétrole en zinc, éventrées par la chaleur, flottaient sur la Garonne « comme autant de lampes funèbres ». Les mâts des trois-mâts, gagnés par les flammes, s’effondraient les uns après les autres dans un fracas qui résonnait sur les deux rives.
Les services de secours sont aussi décrits dans les comptes rendus. Les pompiers de Bordeaux, équipés de pompes à bras, font ce qu’ils peuvent depuis les quais. Mais le feu est sur l’eau, pas sur la terre. Des marins volontaires tentent d’éloigner les navires non encore touchés en coupant leurs amarres. Certains y parviennent, sauvant quelques bâtiments de la destruction.
L’événement a aussi été immortalisé par l’artiste bordelais Maxime Lalanne (1827-1886). Ce graveur, connu pour ses vues de Bordeaux et de l’estuaire de la Gironde, réalise une eau-forte saisissante intitulée « Incendie dans le port de Bordeaux ». Cette estampe, datée de 1869, montre les navires en flammes sous un ciel de fumée noire. Elle est aujourd’hui conservée au musée des beaux-arts de Bordeaux et au Yale University Art Gallery aux États-Unis.
Les causes : négligence humaine et absence de réglementation
L’enquête qui suit l’incendie pointe rapidement la responsabilité du jeune Roque, 21 ans, qui a jeté son allumette sur les caisses de pétrole. Son geste, qualifié d’imprudent par les autorités, a provoqué l’explosion de la Trinité. Mais la négligence individuelle n’explique pas tout.
Le vrai problème est systémique. En 1869, le transport et le stockage du pétrole ne sont soumis à aucune réglementation stricte dans le port de Bordeaux. Les allèges circulent chargées de matières inflammables au milieu des navires marchands. Pas de zone tampon ni de procédure de sécurité. Rien n’interdit l’usage de flammes nues à proximité des cargaisons dangereuses.
Cette absence de cadre réglementaire n’est pas propre à Bordeaux. Partout en France et en Europe, l’essor rapide du commerce pétrolier a pris de vitesse les autorités portuaires. Le pétrole lampant, produit relativement nouveau dans les années 1860, est traité comme une marchandise ordinaire alors que ses propriétés inflammables en font un produit à haut risque.
Les conséquences : une nouvelle réglementation du stockage pétrolier
L’incendie du 28 septembre 1869 provoque un électrochoc. Les autorités bordelaises prennent des mesures rapides pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise.
La décision la plus importante : le stockage du pétrole est transféré en aval de Bordeaux, loin du centre-ville et des zones portuaires denses. Les docks Sursol de Queyries ne recevront plus de cargaisons de pétrole. De nouveaux dépôts sont aménagés dans des zones moins peuplées, le long de l’estuaire de la Gironde.
Des règles de transport sont aussi mises en place. Les allèges transportant des matières inflammables doivent désormais naviguer à distance des navires de commerce. L’usage de flammes nues est interdit à bord des embarcations chargées de pétrole. Ces mesures, prises dans l’urgence, préfigurent les réglementations nationales qui seront adoptées dans les décennies suivantes.
Le sinistre de 1869 a également accéléré la réflexion sur l’urbanisme de la rive droite. La cohabitation entre activités portuaires dangereuses et zones d’habitation, qui semblait normale avant la catastrophe, est désormais remise en question. Ce débat se prolongera jusqu’au XXe sièclé, quand La Bastide et Queyries seront progressivement transformés en quartiers résidentiels.
L’incendie de 1869 dans la mémoire bordelaise
Cet épisode reste peu connu du grand public, éclipsé par d’autres événements de l’histoire de Bordeaux. Pourtant, il occupe une place importante dans l’histoire maritime de la ville.
L’eau-forte de Maxime Lalanne, conservée au musée des beaux-arts de Bordeaux (numéro d’inventaire Bx E 1496.14), reste le témoignage visuel le plus célèbre de cette nuit. L’estampe a été reproduite dans de nombreux ouvrages sur l’histoire du port de Bordeaux et a fait l’objet d’acquisitions par des musées internationaux, dont le Cleveland Museum of Art et le Yale University Art Gallery.
Des couvertures de cahier scolaire illustrées de cette scène d’incendie ont aussi circulé à la fin du XIXe sièclé. Le Musée national de l’Éducation (MUNAÉ) en conserve un exemplaire, preuve que l’événement a marqué les esprits bien au-delà de la Gironde.
Pour les passionnés d’archéologie sous-marine, les épaves des navires brûlés en 1869 pourraient encore se trouver au fond de la Garonne, dans la zone comprise entre le pont de pierre et les anciens quais de Queyries. Aucune campagne de fouilles n’a été menée à ce jour, mais le sujet intéresse les chercheurs spécialisés dans le patrimoine maritime bordelais.
Combien de navires ont brûlé lors de l’incendie du port de Bordeaux en 1869 ?
Dix-sept navires ont été détruits ou gravement endommagés : quatorze trois-mâts, deux goélettes et un brick. Ces navires marchands étaient amarrés dans la rade de Bordeaux quand la nappe de pétrole enflammé les a atteints.
Quelle est la cause de l’incendie du port de Bordeaux en 1869 ?
L’incendie a été provoqué par l’explosion de l’allège la Trinité, chargée de 950 caisses de pétrole. Un employé de 21 ans, le sieur Roque, a jeté imprudemment une allumette sur les caisses. L’absence de réglementation sur le transport de matières inflammables a aggravé le sinistre.
Y a-t-il eu des morts lors de l’incendie de 1869 à Bordeaux ?
Non. Malgré l’ampleur du sinistre – dix-sept navires détruits, un fleuve en feu pendant toute la nuit -, aucun décès n’a été enregistré. Les deux hommes brûlés lors de l’explosion initiale ont survécu. Les équipages des navires ont pu évacuer à temps.
Où se trouvaient les docks de pétrole sur la rive droite de Bordeaux ?
Les docks Sursol étaient situés à Queyries, dans le quartier de La Bastide, sur la rive droite de la Garonne. C’est vers ces entrepôts que l’allège la Trinité devait livrer sa cargaison de pétrole le soir du 28 septembre 1869.
Qui a peint l’incendie du port de Bordeaux en 1869 ?
L’artiste bordelais Maxime Lalanne (1827-1886) a réalisé une eau-forte intitulée « Incendie dans le port de Bordeaux » la même année. Cette gravure est conservée au musée des beaux-arts de Bordeaux et au Yale University Art Gallery. Il ne s’agit pas d’une peinture mais d’une estampe, technique dans laquelle Lalanne excellait.
Le 28 septembre 1869 reste une date marquante pour le port de Bordeaux. Cette nuit où la Garonne s’est transformée en rivière de feu a révélé les risques liés au commerce pétrolier naissant. Sans cette catastrophe, les réglementations sur le stockage des matières dangereuses auraient sans doute tardé à venir. Et les dix-sept épaves qui reposent peut-être encore au fond du fleuve rappellent que l’histoire maritime bordelaise ne se résume pas au commerce du vin.

