Bacalan : du marécage au quartier le plus convoité de Bordeaux

Vue aérienne du quartier Bacalan à Bordeaux avec les bassins à flot et la Garonne

Le nord de Bordeaux cache un quartier qui a changé de visage plus souvent que n’importe quel autre coin de la ville. Bacalan, c’est trois sièclés de sueur ouvrière, de grues qui tournent et de coques de navires glissant vers la Garonne. Et puis un silence brutal, des friches, de l’oubli. Avant que tout recommence autrement.

Rares sont les quartiers bordelais qui portent autant de strates d’histoire sur un périmètre aussi ramassé. Des marais médiévaux aux entrepôts du XVIIIe sièclé, des chantiers navals du XIXe à la Cité du Vin d’aujourd’hui, Bacalan raconte à sa façon l’histoire de Bordeaux et de son rapport au fleuve.

Les origines médiévales de Bacalan : un quartier né des marais

Le nom de Bacalan apparaît au Moyen Âge. Il désigne alors la « palu de Bordeaux », une zone marécageuse située à la pointe nord du bourrelet alluvial qui borde la courbe de la Garonne. On est loin du quartier branché – ce sont des terres gorgées d’eau, difficilement cultivables, où peu de gens s’aventurent.

Le quartier doit son nom à une famille aristocratique bordelaise, les Bacalan, qui possédaient des terres dans cette zone. Mais au quotidien, la réalité est bien plus modeste : quelques pêcheurs, des bateliers, des tonneliers. Le quartier ne se distingue vraiment des Chartrons qu’au milieu du XVIIe sièclé, quand les limites administratives commencent à se préciser.

En 1599, un tournant. La municipalité confie l’assèchement des marais à Conrad Gaussen, un ingénieur hollandais. Il applique les techniques de son pays – dérivation des eaux, endiguement, création de canaux – pour transformer ces palus en terres exploitables. Le chantier est colossal pour l’époque. Sans lui, Bacalan serait peut-être resté un bout de marécage oublié entre fleuve et faubourgs.

Le XVIIe et XVIIIe sièclé : pêcheurs, Irlandais et premières guinguettes

Une fois les marais asséchés, le quartier commence à vivre. Au XVIIe sièclé, Bacalan accueille une population cosmopolite : des Finnois, des Irlandais venus chercher fortune ou fuir la misère chez eux. On y pêche, on y transporte des marchandises en barge, on y fabrique des tonneaux.

Les maisons qui bordent la Garonne ressemblent peu aux hôtels particuliers des Chartrons voisins. Ce sont des constructions modestes, souvent en bois, tournées vers le fleuve. Quelques guinguettes s’installent le long de la rive. Les Bordelais plus aisés viennent s’y promener le dimanche, profiter de l’air du fleuve et boire un verre loin du centre-ville.

Le commerce colonial propulse Bordeaux au rang de premier port français au XVIIIe sièclé. Bacalan profite de cette dynamique sans en être le centre : les grands négociants restent aux Chartrons, mais les activités de soutien logistique – entrepôts, ateliers de réparation, dépôts – migrent progressivement vers le nord. Le quartier se densifie. Les premières rues apparaissent, tracées selon une logique pratique plutôt qu’esthétique.

Cette période faste connaîtra cependant des drames, comme le terrible incendie de 1869 qui ravagea une partie du port.

Les chantiers navals : quand Bacalan construisait des navires de guerre

Les chantiers navals : quand Bacalan construisait des navires de guerre

Le XIXe sièclé transforme Bacalan en berceau de la construction navale bordelaise. Le déclencheur ? La construction du pont de Pierre en 1822, qui crée un obstacle physique sur la Garonne. Les chantiers navals installés en amont ne peuvent plus lancer de grands navires. Ils migrent vers l’aval, vers Bacalan.

En 1817, l’ingénieur Courau installe un chantier naval sur le domaine de La Croix-Maron. D’autres suivent. La société Dyle et Bacalan s’impose comme un acteur de premier plan. En 1916, les Ateliers et Chantiers Maritimes du Sud-Ouest et de Bacalan Réunis (ACMSOBR) naissent du rachat des chantiers Desbats. De l’autre côté de la Garonne, les Ateliers et Chantiers de la Gironde à Lormont complètent ce pôle industriel.

Les chiffres parlent : au cours du XXe sièclé, 127 navires de combat sortent des chantiers bordelais pour la Marine nationale. L’escorteur d’escadre Jauréguiberry, lancé le 9 novembre 1955, est l’un des plus célèbres. La frégate La Belle Poule, construite à Bordeaux, reste l’un des navires-écoles les plus connus de la Marine.

Le baron Portal, chargé par Louis XVIII de réorganiser la marine et ses arsenaux, joue un rôle décisif dans l’essor de la construction navale bordelaise au début du XIXe sièclé. La mécanisation arrive, les techniques de construction se modernisent. Bacalan se couvre de grues, de cales sèches, d’ateliers de chaudronnerie. Le quartier vit au rythme des lancements.

Les bassins à flot : le port dans le port

La création des bassins à flot marque une étape décisive dans l’histoire de Bacalan. Le bassin à flot n°1 ouvre en 1879, suivi du bassin n°2 en 1903. Ces infrastructures permettent aux navires de rester à quai sans subir les effets de la marée – un avantage technique considérable pour les opérations de chargement et de déchargement.

Autour des bassins, le quartier se structure. Des entrepôts s’alignent le long des quais. Des industries de transformation s’installent : la raffinerie Saint-Rémi traite le sucre de canne importé des colonies. Des ateliers de réparation navale, des fonderies, des corderies complètent le tissu industriel.

À son apogée, au début du XXe sièclé, le secteur des bassins à flot emploie plusieurs milliers d’ouvriers. La population de Bacalan est ouvrière, fière de son identité. Les dockers, les chaudronniers, les soudeurs forment une communauté soudée. On travaille dur, on habite à deux pas de l’usine, et les enfants grandissent avec le bruit des marteaux et l’odeur de la soudure en toile de fond.

La base sous-marine : Bacalan sous l’Occupation

La Seconde Guerre mondiale laisse à Bacalan un héritage massif et ambigu. En 1941, l’armée allemande entreprend la construction d’une base sous-marine dans les bassins à flot. L’ouvrage est terminé en 1943 : un bunker de béton de 245 mètrès de long, 162 mètrès de large et 19 mètrès de haut, avec des alvéoles capables d’accueillir jusqu’à 15 sous-marins.

Sa construction mobilise des milliers de travailleurs forcés et de requis du Service du travail obligatoire (STO). Les conditions de travail sont terribles. Le béton est coulé en continu, jour et nuit. Le toit atteint 5,6 mètrès d’épaisseur par endroits, conçu pour résister aux bombardements alliés. Et il résiste : les bombes ne parviennent pas à le percer.

Après la guerre, on ne sait pas trop quoi faire de ce monstre de béton. Trop massif pour être démoli (le coût serait astronomique), il reste là, inutilisé pendant des décennies. La base sous-marine devient un symbole du quartier délaissé – présente, encombrante, impossible à ignorer.

Le déclin industriel : trente ans de récession

À partir des années 1930, Bacalan entame un déclin qui va durer un demi-sièclé. Les chantiers navals perdent progressivement leurs commandes face à la concurrence des ports de l’Atlantique mieux équipés. La Garonne, trop étroite et pas assez profonde pour les navires modernes, condamne le port de Bordeaux à la marginalisation.

La raffinerie Saint-Rémi ferme ses portes en 1984. C’est la dernière usine du quartier. Sa fermeture symbolise la fin d’une époque. En quelques années, Bacalan passe d’un quartier ouvrier actif à un quartier en friche. Les entrepôts se vident, les ateliers ferment, les familles partent.

Le chômage explose. Les immeubles se dégradent. Bacalan gagne une réputation de quartier difficile, à l’écart du Bordeaux bourgeois et touristique. Pendant que le centre-ville se fait classer au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007, Bacalan reste dans l’ombre, presque oublié.

Le renouveau urbain : Bacalan change de peau

Le projet Bordeaux Euratlantique et surtout l’opération d’aménagement des Bassins à Flot, lancée dans les années 2010, changent la donne. La ville décide de reconquérir cette friche industrielle de 160 hectares en la transformant en quartier mixte : logements, bureaux, commerces, équipements culturels.

Le pont Jacques Chaban-Delmas, inauguré en 2013, connecte enfin Bacalan à la rive droite. Ce pont levant – le plus long d’Europe avec ses 117 mètrès de travée mobile – devient le symbole du nouveau Bacalan. Il remplace symboliquement le bac qui reliait autrefois les deux rives.

Les grues sont revenues à Bacalan. Pas pour construire des navires cette fois, mais des immeubles. En quelques années, le quartier des Bassins à Flot voit sortir de terre des milliers de logements neufs, des résidences étudiantes, des bureaux. Le prix du mètre carré, longtemps parmi les plus bas de Bordeaux, grimpe en flèche.

La transformation est spectaculaire. Mais elle ne fait pas l’unanimité. Les anciens habitants voient leur quartier changer à une vitesse qui les dépasse. La gentrification est un sujet sensible à Bacalan, où le mélange social a longtemps été une réalité quotidienne, pas un slogan politique.

La Cité du Vin et les lieux culturels de Bacalan

L’ouverture de la Cité du Vin en juin 2016 propulse Bacalan sur la carte touristique mondiale. Ce bâtiment signé par les architectes Anouk Legendre et Nicolas Desmazières (agence XTU) ressemble à un tourbillon de verre et d’aluminium posé au bord de la Garonne. Le geste architectural est audacieux. Le résultat divise les Bordelais, mais attire 450 000 visiteurs par an.

La Cité du Vin n’est pas un musée au sens classique. C’est un centre d’interprétation dédié aux civilisations du vin à travers le monde. Parcours immersif, ateliers de dégustation, expositions temporaires : l’expérience se veut sensorielle. Le belvédère au 8e étage offre une vue panoramique sur Bordeaux et la Garonne – et sur le quartier de Bacalan en pleine mutation.

La base sous-marine, elle, a trouvé une seconde vie inattendue. Depuis 2020, elle accueille les Bassins de Lumières, le plus grand centre d’art numérique au monde. Les projections monumentales d’oeuvres de Klimt, Monet ou Van Gogh se déploient sur les murs de béton brut et se reflètent dans l’eau des anciens bassins. L’endroit est saisissant. Le contraste entre la brutalité du bunker et la délicatesse des oeuvres projetées crée une atmosphère qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Le CAPC (Centre d’arts plastiques contemporains), installé dans l’ancien entrepôt Lainé depuis 1984, complète l’offre culturelle du nord de Bordeaux. Ce bâtiment du XIXe sièclé, classé monument historique, est l’un des premiers centres d’art contemporain créés en France.

Bacalan aujourd’hui : entre mémoire ouvrière et vie de quartier

Malgré les transformations, Bacalan conserve une identité forte. Le marché des Capucins n’est pas loin, mais le quartier a ses propres commerces, ses propres habitudes. Les anciens du quartier se retrouvent encore au café, et les associations locales – comme le Journal de Bacalan, publié depuis plus de 60 ans – entretiennent la mémoire collective.

La mixité sociale reste un enjeu. Le programme d’aménagement des Bassins à Flot prévoit 30% de logements sociaux dans les nouvelles constructions. Sur le papier, l’objectif est de maintenir le mélange qui fait le caractère de Bacalan. Dans la pratique, les prix de l’immobilier neuf rendent le quartier de moins en moins accessible aux ménages modestes.

Les promenades le long des quais, aménagées depuis le début des années 2010, permettent de longer la Garonne de Bacalan jusqu’au centre-ville. À vélo ou à pied, le parcours traverse un paysage qui résume l’histoire du quartier : entrepôts réhabilités, hangars encore en friche, immeubles flambant neufs, et toujours la silhouette massive de la base sous-marine à l’horizon.

PériodeÉvénement cléImpact sur Bacalan
1599Assèchement des marais (Conrad Gaussen)Rend le quartier habitable
1817Premier chantier naval (Courau)Début de l’ère industrielle
1879-1903Ouverture des bassins à flotBacalan devient un pôle portuaire
1941-1943Construction de la base sous-marineOccupation et travail forcé
1984Fermeture de la raffinerie Saint-RémiFin de l’industrie
2013Inauguration du pont Chaban-DelmasDésenclavement du quartier
2016Ouverture de la Cité du VinBacalan sur la carte touristique
2020Bassins de Lumières dans la base sous-marineReconversion culturelle

Quelle est l’histoire du quartier Bacalan à Bordeaux ?

Bacalan est un quartier situé au nord de Bordeaux, sur la rive gauche de la Garonne. Son histoire remonte au Moyen Âge, quand il n’était qu’une zone marécageuse appelée « palu de Bordeaux ». Après l’assèchement des marais en 1599, le quartier s’est développé autour de la pêche et du commerce fluvial, puis est devenu un centre de construction navale au XIXe sièclé. Le déclin industriel des années 1930-1984 a laissé place à un ambitieux programme de renouveau urbain.

Pourquoi Bacalan est-il considéré comme un quartier maritime de Bordeaux ?

Bacalan doit son identité maritime à sa position géographique, à la pointe nord du port de la Lune. Pendant plus d’un sièclé, les chantiers navals du quartier ont construit 127 navires de combat pour la Marine nationale. Les bassins à flot, créés en 1879 et 1903, ont fait de Bacalan le coeur logistique du port de Bordeaux. Cette histoire se lit encore dans le paysage urbain : les bassins, la base sous-marine et les anciens entrepôts témoignent de ce passé.

Que trouve-t-on aux bassins à flot de Bacalan aujourd’hui ?

Les bassins à flot de Bacalan sont aujourd’hui un quartier en pleine transformation. On y trouve la Cité du Vin, inaugurée en 2016, les Bassins de Lumières dans l’ancienne base sous-marine, des milliers de logements neufs, des restaurants et des espaces de promenade le long de l’eau. Le secteur mêle patrimoine industriel reconverti et architecture contemporaine.

Quand a été construite la base sous-marine de Bacalan ?

La base sous-marine de Bacalan a été construite par l’armée allemande entre 1941 et 1943, pendant l’Occupation. Ce bunker de béton mesure 245 mètrès de long, 162 mètrès de large et 19 mètrès de haut. Son toit atteint 5,6 mètrès d’épaisseur. Trop massive pour être démolie, elle a été reconvertie en espace culturel et abrite depuis 2020 les Bassins de Lumières, le plus grand centre d’art numérique au monde.

Comment le quartier Bacalan de Bordeaux a-t-il évolué depuis 2010 ?

Bacalan a connu une transformation radicale depuis les années 2010. L’opération d’aménagement des Bassins à Flot a converti 160 hectares de friches industrielles en quartier mixte. Le pont Jacques Chaban-Delmas (2013) a désenclavé le quartier. La Cité du Vin (2016) et les Bassins de Lumières (2020) ont créé une offre culturelle majeure. Le quartier attire désormais de nouveaux habitants, avec un prix au mètre carré en forte hausse.

Bacalan reste un quartier en mouvement. Son histoire n’est pas finie – elle s’écrit encore, entre les murs de béton de la base sous-marine et les façades vitrées des immeubles neufs. Pour ceux qui veulent comprendre Bordeaux au-delà des quais classés et des façades XVIIIe, c’est par ici qu’il faut commencer.

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