Les quais de Bordeaux : promenade entre histoire et modernité

Marcher sur les quais de Bordeaux, c’est traverser trois sièclés d’histoire en une seule balade. De la construction du premier quai sous Louis XIV aux aménagements contemporains de Michel Corajoud, ces 4,5 kilomètrès de rive gauche racontent la transformation d’une ville portuaire en destination touristique majeure.
Bordeaux a longtemps tourné le dos à sa Garonne. Jusqu’à la fin des années 1990, les quais restaient un no man’s land hérité du départ du port marchand vers Bassens. Aujourd’hui, classés au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2007, ils sont le coeur battant de la ville. Voici leur histoire, leurs trésors et les meilleures façons de les parcourir.
L’histoire portuaire des quais de Bordeaux
Le premier quai bordelais a été construit en 1720, à l’initiative de l’intendant Boucher et sous l’impulsion de la politique commerciale de Colbert. Sa fonction était simple : permettre l’exportation du vin, de la laine et du cuir vers l’Europe entière. Le port de la Lune – nommé ainsi pour le méandre en forme de croissant que dessine la Garonne – est vite devenu l’un des plus actifs de France.
Au XVIIIe sièclé, Bordeaux vit son âge d’or. Les armateurs s’enrichissent, les façades néoclassiques poussent le long des quais, et la ville se dote d’une architecture urbaine cohérente qui fait encore sa réputation. La place de la Bourse, achevée en 1749, en est le symbole le plus visible.
Le pont de Pierre, inauguré en 1822, a marqué un tournant. Ses 17 arches – autant que de lettres dans « Napoléon Bonaparte », dit la légende locale – ont enfin relié les deux rives. Les gabarres chargées de productions agricoles du Sud Gironde remontaient le fleuve, mâts repliés pour passer sous le pont. Ce trafic fluvial a alimenté l’économie bordelaise pendant plus d’un sièclé.
L’histoire industrielle de Bordeaux est également marquée par ses chantiers navals, qui ont joué un rôle clé dans le développement économique de la région.
La seconde moitié du XXe sièclé a été moins glorieuse pour les quais. Le port marchand a migré vers Bassens en 1986, laissant derrière lui des hangars désaffectés, des rails rouillés et des terre-pleins bétonnés. Les Bordelais ne descendaient plus vers le fleuve. Ça a duré une bonne dizaine d’années.
Le classement UNESCO et la renaissance des quais
Le 28 juin 2007, le comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a inscrit le « Port de la Lune » sur sa liste prestigieuse. Cette reconnaissance couvre un périmètre de 1 810 hectares au coeur de Bordeaux – la plus grande surface urbaine classée en France à cette date.
Aujourd’hui, le quartier de Bacalan, autrefois marécageux, est devenu l’un des quartiers les plus dynamiques de Bordeaux, témoignant de la transformation continue de la ville.
Le classement n’est pas tombé du ciel. Il a couronné près d’une décennie de travaux de rénovation urbaine lancés par Alain Juppé dès 1995. La ville avait entamé un nettoyage massif des façades, une refonte du tramway et, surtout, le réaménagement complet des quais.
Pour obtenir le label, Bordeaux a dû prouver « l’ensemble urbain et architectural exceptionnel » de son centre historique. Les quais, avec leur alignement de façades XVIIIe, la place de la Bourse et les hôtels particuliers des Chartrons, ont pesé lourd dans la balance.
Michel Corajoud et la métamorphose paysagère
C’est le paysagiste-urbaniste Michel Corajoud qui a dessiné la nouvelle vie des quais de Bordeaux. Son projet, lancé en 1999, s’est étalé sur dix ans et a transformé 4,5 kilomètrès de friche portuaire en promenade urbaine.
Le parti pris était clair : créer une bande de 80 mètrès de large entre les façades et la Garonne, alternant espaces minéraux et zones végétalisées. Corajoud a découpé le linéaire en séquences distinctes – jardins, esplanades, terrasses – pour éviter la monotonie d’un simple trottoir en bord de fleuve.
Parmi les réalisations marquantes, le Jardin des Lumières se déploie entre le quai Richelieu et le quai de la Douane. On y trouve des parterres de vivaces, des graminées et des arbres à fleurs qui changent de couleur au fil des saisons. Le soir, un éclairage subtil prolonge la balade après le coucher du soleil.
Les rails de l’ancien tramway portuaire ont été conservés par endroits, incrustés dans le sol comme des cicatrices volontaires. Un choix esthétique qui rappelle le passé industriel sans l’effacer.
Le miroir d’eau de la place de la Bourse
Impossible de parler des quais de Bordeaux sans évoquer le miroir d’eau. Inauguré en 2006, il est l’oeuvre de Michel Corajoud et du fontainier Jean-Max Llorca. Avec ses 3 450 m², c’est le plus grand miroir d’eau au monde.
Le principe est simple et malin. Une dalle de granit affleurante se recouvre d’une pellicule d’eau de 2 centimètrès qui reflète la façade XVIIIe de la place de la Bourse. Toutes les 15 minutes environ, un brouillard artificiel monte jusqu’à 2 mètrès de hauteur. L’effet est spectaculaire, et les enfants adorent se faire surprendre par la brume.
Le miroir d’eau consomme environ 800 m3 d’eau par jour en période de fonctionnement (de mars à octobre, selon la météo). L’eau est recyclée et filtrée en circuit fermé. Les soirs d’été, le lieu devient un rendez-vous spontané où les Bordelais viennent tremper les pieds, pique-niquer ou simplement regarder les reflets danser sur la pierre.
Guide de promenade : de la gare Saint-Jean aux bassins à flot
La balade idéale sur les quais de Bordeaux part de la gare Saint-Jean et remonte vers le nord sur 4,5 kilomètrès. Comptez environ 1h30 à pied, davantage avec les arrêts. Et il y a de quoi s’arrêter.
Premier tronçon : quai de Paludate et quai Sainte-Croix. Le départ depuis la gare n’est pas le plus spectaculaire, mais le parc des Sports Saint-Michel et son skate park donnent le ton. Ce secteur vit surtout le soir, avec ses bars et ses restaurants installés dans d’anciens chais.
Deuxième tronçon : quai Richelieu et quai de la Douane. La promenade prend son envol. La porte de Bourgogne marque l’entrée dans le périmètre UNESCO. On longe les Jardins des Lumières avant d’atteindre la porte Cailhau, vestige médiéval du XIVe sièclé qui servait autrefois de porte d’entrée royale.
Troisième tronçon : quai de la Douane et quai Louis XVIII. Le point fort de la balade. Le miroir d’eau, la place de la Bourse, puis la vaste esplanade des Quinconces (126 000 m², l’une des plus grandes places d’Europe). Les deux colonnes rostrales et le monument aux Girondins marquent la fin de ce segment.
Quatrième tronçon : quai des Chartrons et quai de Bacalan. L’ambiance change. Le quartier des Chartrons, ancien fief des négociants en vin, conserve ses chais reconvertis en galeries, boutiques et restaurants. Plus au nord, les hangars portuaires abritent désormais des espaces culturels. Le quai de Bacalan mène jusqu’à la Cité du Vin et ses formes organiques signées XTU Architects (ouverture en 2016, 14 000 m²).
À vélo, le parcours se fait en 20 à 30 minutes. La piste cyclable longe la totalité des quais et se prolonge sur la rive droite via le pont Chaban-Delmas, pont levant inauguré en 2013 dont la travée centrale se soulève à 77 mètrès de hauteur pour laisser passer les grands voiliers.
La rive droite : le Darwin et le parc aux Angéliques
La promenade des quais ne s’arrête pas à la rive gauche. Depuis le pont de Pierre, on accède à la rive droite et au quartier de la Bastide, en pleine mutation.
L’écosystème Darwin, installé dans l’ancienne caserne Niel, mélange coworking, skatepark, ferme urbaine et brasserie artisanale sur 20 000 m². Le lieu attire une foule jeune et branchée, mais reste accessible à tous.
Le parc aux Angéliques, conçu par le paysagiste Michel Desvigne, offre 4 hectares de promenades arborées le long de la Garonne. Moins fréquenté que la rive gauche, il est parfait pour une balade tranquille avec vue sur le panorama des façades XVIIIe.
Activités et événements sur les quais de Bordeaux
Les quais accueillent un calendrier d’événements dense tout au long de l’année.
La Fête le Vin se tient tous les deux ans (années paires) sur les quais rive gauche. Pendant quatre jours en juin, les appellations bordelaises installent leurs stands du quai de la Douane au quai des Chartrons. Plus de 500 000 visiteurs lors de la dernière édition.
Bordeaux Fête le Fleuve, en alternance les années impaires, célèbre la Garonne et le patrimoine maritime. Courses de voiliers traditionnels et joutes nautiques animent les berges pendant plusieurs jours. L’événement investit les deux rives.
Pour le quotidien, les quais offrent une palette d’activités variée. Course à pied sur les 8 km de voie verte (rive gauche + rive droite via Chaban-Delmas), roller, vélo en libre-service (VCub), pétanque sur les terrains aménagés près des Quinconces, ou tout simplement lecture sur un banc face au fleuve.
Les guinguettes éphémères s’installent dès les premiers beaux jours le long du quai des Chartrons. Tables en bois, planches de charcuterie, verre de crémant avec la Garonne en toile de fond – l’ambiance est décontractée.
Informations pratiques pour visiter les quais
L’accès aux quais est gratuit et permanent. Le tramway ligne C dessert plusieurs arrêts le long du parcours : Sainte-Croix, Porte de Bourgogne, Place de la Bourse, Quinconces, Chartrons, CAPC, Cité du Vin.
Le miroir d’eau fonctionne généralement de mars à octobre, de 10h à 22h en été. Son fonctionnement dépend des conditions météo – il est coupé en cas de vent fort ou de grand froid.
Quelques repères de distance depuis la place de la Bourse :
- Vers la gare Saint-Jean (sud) : 1,8 km
- Vers les Quinconces (nord) : 700 m
- Vers la Cité du Vin (nord) : 2,5 km
- Vers le Darwin (rive droite, via pont de Pierre) : 1,2 km
Quels sont les quais les plus beaux de Bordeaux pour une promenade ?
Le tronçon entre la porte Cailhau et la place des Quinconces concentre les points d’intérêt les plus photographiés : le miroir d’eau, la place de la Bourse et les Jardins des Lumières. Pour une ambiance plus calme, le quai des Chartrons et ses anciennes caves à vin reconverties offrent un cadre agréable en fin de journée.
Quelle est l’histoire des quais de Bordeaux ?
Les quais de Bordeaux ont été construits à partir de 1720 pour servir le commerce portuaire. Pendant deux sièclés, ils ont été le poumon économique de la ville, avant de décliner avec le départ du port vers Bassens en 1986. La rénovation menée par Michel Corajoud entre 1999 et 2009 leur a redonné vie sous forme de promenade urbaine de 4,5 km.
Peut-on se baigner dans le miroir d’eau de Bordeaux ?
Le miroir d’eau n’est pas une piscine, mais personne ne vous empêchera de marcher pieds nus dans les 2 centimètrès d’eau qui recouvrent la dalle. Les enfants adorent courir dans le brouillard artificiel. En revanche, l’eau n’est pas traitée pour la baignade – évitez d’y plonger la tête.
Comment rejoindre les quais de Bordeaux en transport en commun ?
Le tramway ligne C longe les quais sur presque toute leur longueur. Les arrêts les plus pratiques sont Place de la Bourse (miroir d’eau), Quinconces (esplanade) et Cité du Vin (extrémité nord). Depuis la gare Saint-Jean, le trajet en tram prend environ 15 minutes jusqu’au miroir d’eau.
Quels événements ont lieu sur les quais de Bordeaux ?
Les deux grands rendez-vous sont Bordeaux Fête le Vin (années paires, en juin) et Bordeaux Fête le Fleuve (années impaires). Le reste de l’année, les quais accueillent des brocantes, des marchés de Noël, des courses à pied et des guinguettes estivales le long du quai des Chartrons.
Un patrimoine vivant au bord de la Garonne
Les quais de Bordeaux ne sont pas un musée à ciel ouvert figé dans son XVIIIe sièclé. Ils bougent, se réinventent et s’adaptent. Le projet Euratlantique, au sud vers la gare, continue de transformer le quartier. Les bassins à flot, au nord, accueillent des logements et des commerces là où mouillaient les sous-marins pendant la guerre.
Ce qui rend cette promenade si particulière, c’est la cohabitation entre les époques. Un jogger passe devant la porte Cailhau du XIVe sièclé, un enfant éclabousse le miroir d’eau du XXIe, et la Garonne continue de couler comme elle le fait depuis toujours. Bordeaux a fini par se réconcilier avec son fleuve. Il était temps.



