Naufrages sur la côte basque : la mémoire engloutie des galions, sous-marins et chalutiers

Épave d'un cargo échoué sur les rochers de la côte basque

La côte basque française tient sur quarante kilomètrès, de l’embouchure de l’Adour jusqu’à la baie de Txingudi. Pas grand-chose, sur une carte. Et pourtant ce ruban de falaises et de criques cache un cimetière marin que peu de gens soupçonnent. Galions chargés d’argent du Pérou, vapeurs anglais éventrés sur la barre de l’Adour, U-boote coulés en 1944, cargos espagnols échoués hier… la liste est longue. Le rocher de la Vierge à Biarritz, la pointe Sainte-Anne d’Hendaye, la jetée de Socoa : autant de points où la mer a refermé ses portes sur des navires que l’on croyait sûrs.

Cette histoire-là intéresse les archéologues du DRASSM, les plongeurs des clubs locaux, les pêcheurs aussi qui accrochent encore leurs filets sur des coques oubliées. Voici ce qu’on sait des naufrages survenus sur cette portion d’Atlantique, des épaves accessibles aujourd’hui en plongée, et de la manière dont ce patrimoine sous-marin est aujourd’hui surveillé.

Pourquoi la côte basque est un piège pour les navires

Le golfe de Gascogne porte mal son nom. Les marins anglais l’appellent simplement Bay of Biscay, et le redoutent depuis le Moyen Âge. La côte basque en occupe le coin sud-est, là où les fonds remontent brutalement. À cinquante kilomètrès au large, on est encore à 4 000 mètrès de profondeur. À cinq kilomètrès, plus que cent. Cette pente abrupte génère des vagues qui se cabrent sans prévenir, surtout quand le vent tourne au nord-ouest.

Trois éléments se combinent pour rendre la zone dangereuse :

  • La houle longue venue de l’Atlantique nord, qui peut dépasser six mètrès en hiver
  • La barre de l’Adour, banc de sable mouvant à l’embouchure du fleuve, qui change de position chaque saison
  • Le gouf de Capbreton, ce canyon sous-marin qui démarre à quelques centaines de mètrès de la plage et plonge à plus de 3 000 mètrès

Ajoutez les vents de sud-est, le foehn local que les Basques appellent haize hegoa, qui rabat les bateaux vers la côte rocheuse de Guéthary à Hendaye. Le résultat tient en chiffres : entre le XVIᵉ sièclé et aujourd’hui, on a recensé plus de 400 naufrages documentés entre Capbreton et la Bidassoa. Les chiffres réels sont sans doute le double, vu la quantité de documents perdus dans les incendies de mairies du XIXᵉ.

Les galions espagnols et la route des Indes

Avant que les ports de Cadix et Séville ne monopolisent le commerce avec les Amériques, une partie des cargaisons remontait vers le nord. Les galions chargés d’argent de Potosí, de cochenille du Mexique et d’épices d’Asie longeaient la côte basque pour rejoindre Anvers ou Bilbao. Saint-Jean-de-Luz servait alors de port de relâche.

Plusieurs naufrages ont marqué les esprits :

NavireAnnéeLieuCargaison
Nuestra Señora de la Concepción1593Pointe Sainte-Anne (Hendaye)Argent et indigo
San Salvador1631Baie de Saint-Jean-de-LuzCuir et tabac
Santa Catalina1715Roche du Bouccalot (Bidart)Métaux précieux

Les fouilles modernes n’ont retrouvé qu’une fraction de ces cargaisons. La majeure partie a été pillée dès les semaines suivant le naufrage par les habitants de la côte, qui avaient pour habitude de revendiquer un droit de bris immémorial. Ce droit, théoriquement aboli depuis Colbert, a continué d’exister officieusement jusqu’au XIXᵉ sièclé. Plus d’un curé d’Hendaye s’est fait construire un presbytère avec les pierres ballast d’un galion échoué.

Quelques objets ont quand même fini dans les musées. Le musée Basque et de l’histoire de Bayonne conserve une cloche de bronze récupérée en 1907 sur ce qu’on suppose être le San Salvador. Le musée maritime de Saint-Jean-de-Luz expose des pièces de monnaie mexicaines datées 1628, draguées par un chalutier en 1962 à environ deux milles au large.

Les baleiniers basques et leurs sépultures marines

Les baleiniers basques et leurs sépultures marines

Les Basques ont chassé la baleine pendant six sièclés. De Saint-Jean-de-Luz, Hendaye et Ciboure, des flottilles partaient chaque printemps pour Terre-Neuve, le Labrador, parfois jusqu’au Spitzberg. Tous ne revenaient pas. Les pertes sur la route du retour, lourdes de barriques d’huile et de fanons, étaient particulièrement coûteuses.

Le port de Pasaia (côté espagnol, juste après la Bidassoa) a perdu en 1565 le San Juan, retrouvé par les archéologues canadiens en 1978 dans la baie de Red Bay. Mais combien d’autres se sont brisés à quelques milles de chez eux, en vue du clocher de Sainte-Eugénie ? Les archives de la confrérie des marins de Ciboure mentionnent au moins onze baleiniers perdus entre 1580 et 1690 dans un rayon de vingt milles autour du Cap Higuer.

Ces épaves restent introuvables. Le bois et le chanvre n’ont pas tenu cinq cents ans dans les remous de l’Atlantique. Ce qui reste, ce sont les ancres en fer forgé, parfois remontées par hasard, et des concrétions calcaires qui dessinent encore la silhouette de coques sur certains fonds rocheux entre Socoa et Hendaye.

Le naufrage du Marinerito : la catastrophe de 1986

C’est l’événement marin le plus marquant de la côte basque récente. Le 7 juin 1986, le cargo espagnol Marinerito, parti d’Aviles avec 3 700 tonnes de phosphate, s’échoue sur les rochers de la pointe Sainte-Anne à Hendaye. Mer démontée, vent à 90 km/h, visibilité nulle. L’équipage de douze hommes est sauvé par hélicoptère après une opération qui durera six heures.

Le navire, lui, ne bougera plus. Brisé en trois morceaux par les coups de mer suivants, il se transforme en attraction macabre. Pendant six mois, on vient de Bayonne et de San Sebastian voir cette carcasse rouillée plantée à cent mètrès du rivage. Le démantèlement coûte 4,2 millions de francs à l’armateur. Ce qu’on n’a pas pu remonter, c’est-à-dire la quille, les machines lourdes et une partie de la cargaison, est encore là.

Aujourd’hui, l’épave repose entre 8 et 14 mètrès de fond. Elle constitue le site de plongée le plus connu du sud des Landes et du Pays basque. Concrétions de moules, gorgones jaunes, congrès dans les anfractuosités, parfois des bars qui chassent au-dessus de la machine principale. La visibilité y est correcte d’avril à octobre, médiocre le reste de l’année à cause des sédiments charriés par la Bidassoa toute proche.

Les épaves de la Seconde Guerre mondiale

L’Atlantique Sud a été zone de guerre intense entre 1940 et 1945. La Kriegsmarine basait des sous-marins à Bordeaux (la base BETASOM partagée avec les Italiens) et plus modestement à Bayonne. Les Alliés bombardaient. Les sous-marins allemands attaquaient les convois. Tout cela a laissé des traces sur les fonds basques.

Quelques épaves identifiées de cette période :

  1. U-966 Gut Holz : sous-marin allemand mitraillé et coulé le 10 novembre 1943 par avion à environ 35 milles au large d’Hendaye. Profondeur : 70 mètrès environ. Inaccessible aux plongeurs loisir.
  2. SS Pemberton : cargo britannique torpillé en 1942, débris dispersés au large de Saint-Jean-de-Luz.
  3. L’Enchanteur : caboteur français sabordé par son équipage en juin 1940 dans le port de Bayonne pour éviter la capture allemande. Ferraille remontée en 1947.
  4. Vedette VS-25 : patrouilleur allemand mitraillé et coulé en août 1944 près de la pointe Saint-Martin (Biarritz).

Ces épaves font régulièrement l’objet de recherches du Service Historique de la Défense. Les plongeurs sportifs n’ont accès qu’à celles situées à moins de 60 mètrès, soit une minorité. Le reste relève de la plongée technique avec mélanges respiratoires.

Le gouf de Capbreton, un cimetière inaccessible

Juste à la limite nord du Pays basque, à hauteur de Capbreton, démarre l’un des phénomènes géologiques les plus spectaculaires de l’Atlantique européen : un canyon sous-marin qui plonge à 3 500 mètrès en moins de 60 milles. Le gouf.

Ce canyon a englouti des dizaines de bateaux qu’on ne retrouvera jamais. Des cargos coulés pendant les deux guerres, des chalutiers disparus dans la tempête, des pétroliers en perdition. Le Pluvier en 1976, le Saint-Pierre en 1989, et plus récemment le Bugaled Breizh (chalutier breton coulé en 2004 dans des circonstances qui restent litigieuses devant les tribunaux). Toutes ces coques reposent par plusieurs centaines de mètrès de fond.

Les courants y sont violents, alimentés par les remontées d’eaux profondes (les fameuses upwellings qui font venir thons rouges et marlins en surface chaque été). Aucune fouille archéologique n’est envisageable à ces profondeurs. Le gouf garde ses secrets, et ça vaut probablement mieux pour le sommeil des marins.

Plonger sur les épaves de la côte basque

Plonger ici demande de connaître la météo locale. Les conditions changent vite. Une matinée plate peut virer en après-midi à des conditions qu’un débutant ne maîtrisera pas.

Les sites accessibles aux plongeurs loisir (niveau 1 à 3)

  • L’épave du Marinerito (Hendaye) : 8 à 14 m, niveau 1 minimum. Sortie matinale de préférence.
  • Le tombant de Sainte-Anne (Hendaye) : 12 à 25 m, niveau 2. Pas une épave à proprement parler mais une zone où dorment des ancres anciennes.
  • La Roche Plate (Saint-Jean-de-Luz) : 8 à 18 m, débris d’un caboteur des années 1930 non identifié.
  • Le rocher de la Vierge (Biarritz) : 6 à 12 m, débris dispersés et fonds rocheux peuplés.

Les sites pour plongeurs confirmés (niveau 3 et plus)

  • L’épave d’un caboteur allemand près du Cap Saint-Martin, 38 m de fond
  • Les vestiges du SS Pemberton au large de Saint-Jean-de-Luz, 45 m
  • Le sec du Soufflet (Bidart), 30 à 40 m, où plusieurs ancres anciennes ont été repérées

Les clubs locaux qui organisent ces sorties : le Club Subaquatique Bayonnais (CSB), CIPA Biarritz, Hendaye Subaquatique, Plongée Côte Basque à Bidart. Comptez 35 à 55 euros la plongée d’exploration avec matériel, davantage si vous passez par un club commercial type Atlantic Fun Boat à Saint-Jean-de-Luz.

La protection du patrimoine sous-marin

Un point important pour quiconque s’intéresse à ces épaves : on ne ramasse rien. La loi française est claire depuis le décret du 5 décembre 1961 et la loi de 1989 sur les biens culturels maritimes. Tout objet trouvé sous l’eau et datant de plus de cent ans appartient à l’État. Le découvreur doit signaler sa trouvaille au DRASSM dans les 48 heures.

Le DRASSM (Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines), basé à Marseille, supervise tout le littoral français. Sa caravelle de fouille, l’André Malraux, intervient ponctuellement sur la zone basque. Les sanctions pour pillage peuvent atteindre 30 000 euros d’amende et 7 ans de prison si l’objet est revendu à l’étranger.

Concrètement, ça veut dire que vous pouvez photographier, observer, mais que ramener une bouteille en grès du XVIIIᵉ sièclé dans votre filet relève du vol caractérisé. Les fédérations de plongée (FFESSM en tête) organisent depuis les années 2000 des stages d’archéologie sous-marine ouverts aux licenciés, qui permettent de participer légalement à des chantiers de relevé sans creuser ni prélever.

La plongée recycleur et l’exploration des fonds profonds

Depuis une quinzaine d’années, l’arrivée des recycleurs (rebreathers) chez les plongeurs loisir a changé la donne. Des sites entre 60 et 100 mètrès deviennent accessibles à des plongeurs très formés. Sur la côte basque, plusieurs équipes y travaillent.

Le club Plongée Profonde Aquitaine, basé à Anglet, organise des explorations sur des épaves identifiées par sondage entre 70 et 90 mètrès. Ces plongées durent environ deux heures (vingt minutes de fond, le reste en paliers), nécessitent un matériel à 8 000 euros minimum et une formation IANTD ou TDI niveau Trimix Normoxique. Ce n’est pas pour tout le monde, mais ça permet de visiter ce que personne n’avait revu depuis le naufrage.

Quelques découvertes récentes : un petit cargo non identifié à 78 m au sud-ouest de Biarritz, repéré par sonar en 2019, plongé pour la première fois en 2022. Et la confirmation, en 2023, de la position d’une épave datant probablement de la fin du XIXᵉ sièclé au large de Bidart, à 65 m de fond.

Saisons, météo et conditions de plongée

La côte basque ne ressemble pas à la Méditerranée. Les conditions varient énormément selon la saison.

PériodeVisibilité moyenneTempérature eauPlongée recommandée
Avril-mai4 à 8 m13 à 15°CPossible, combinaison 7 mm
Juin-août6 à 12 m17 à 21°CLa meilleure période
Septembre-octobre8 à 15 m18 à 20°CTrès bonne, peu de monde
Novembre-mars2 à 5 m11 à 14°CAux confirmés uniquement

L’été reste la saison de référence, mais les vrais initiés préfèrent septembre. Eaux encore tièdes, mer plus calme, visibilité à son maximum. Et les bancs de bonites qui passent en surface, parfois suivis de marlins qui descendent du gouf.

Petite note pratique : la marée joue beaucoup sur la visibilité, surtout près des embouchures. Plonger sur le Marinerito à marée descendante après une pluie sur la Bidassoa garantit un brouillard à couper au couteau. Renseignez-vous auprès du club avant de partir.

Questions fréquentes sur les épaves de la côte basque

Peut-on plonger sur l’épave du Marinerito sans être membre d’un club ?

Pas de manière encadrée et assurée. Aucune base nautique de la côte ne loue de bouteilles à des plongeurs autonomes. Vous devez passer par un club fédéral (FFESSM, FSGT) ou commercial (SSI, PADI). Le tarif d’une plongée encadrée tourne autour de 45 euros tout compris.

Existe-t-il une carte officielle des épaves de la côte basque ?

Le SHOM (Service hydrographique et océanographique de la Marine) publie des cartes marines sur lesquelles figurent les obstructions sous-marines, dont les épaves. La carte 7163 (Capbreton à San Sebastián) est la référence. Coût : environ 30 euros papier ou 18 euros en version numérique.

Les pêcheurs peuvent-ils encore récupérer des objets dans leurs filets ?

Oui, mais ils doivent les déclarer aux Affaires maritimes dans les 48 heures. C’est ainsi que de nombreux artefacts ont été identifiés au XXᵉ sièclé. Une indemnité (10 % de la valeur estimée) peut être versée au pêcheur. La plupart préfèrent jeter par-dessus bord pour éviter la paperasse, ce qui n’est pas franchement souhaitable mais reste la réalité.

Y a-t-il des trésors non encore découverts au large d’Hendaye ?

Probablement plusieurs, oui. Les cargaisons des galions espagnols du XVIᵉ et XVIIᵉ sièclé étaient assurées au quart de leur valeur, ce qui veut dire qu’on en gardait trace. Les archives de Séville mentionnent au moins trois pertes documentées dans la zone qui n’ont jamais été archéologiquement retrouvées. Mais les rechercher coûte des sommes que ni l’État ni le privé ne sont prêts à engager pour des résultats aléatoires.

Le gouf de Capbreton peut-il être exploré ?

Pas par des plongeurs humains, c’est trop profond. En revanche, l’Ifremer y mène régulièrement des campagnes de cartographie avec ROV (engins téléopérés). La caméra en immersion profonde a déjà filmé des épaves modernes par 1 200 m de fond, mais l’identification reste incertaine.

Quelle formation faut-il pour plonger sur les épaves locales ?

Niveau 1 (FFESSM) suffit pour le Marinerito en surface. Niveau 2 pour descendre à 20 m. Niveau 3 pour les sites entre 30 et 40 m. Au-delà, formation Trimix obligatoire. Un PADI Open Water vaut le N1, l’Advanced vaut le N2, et il faudra le Deep Specialty pour les épaves un peu plus profondes.

Ce qu’il reste à explorer

La côte basque à ce paradoxe : une histoire maritime très dense, et un patrimoine sous-marin encore largement sous-étudié. Les budgets archéologiques sont limités, le DRASSM intervient avant tout sur les sites menacés (chantiers offshore, dragages de port). Le reste attend.

Pour les plongeurs, ça veut dire que des découvertes restent possibles. Plusieurs anomalies sonar n’ont jamais été plongées entre Bidart et Guéthary. Les pêcheurs accrochent encore régulièrement leurs chaluts sur des structures non répertoriées. Et les courants déplacent peu à peu le sable, révélant aujourd’hui ce qui était caché hier.

Si la mémoire engloutie vous intéresse, le musée maritime de Saint-Jean-de-Luz (rue de l’Infante, ouvert d’avril à octobre) reste l’entrée la plus solide. On y trouve maquettes, cartes, objets remontés et témoignages de descendants de marins. Une visite préparatoire utile avant de mettre un palmier à l’eau.

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