Les Chartrons à Bordeaux : trois sièclés de négoce du vin et de vie de quartier

Sur la rive gauche de la Garonne, à quelques centaines de mètrès du centre historique, un quartier raconte à lui seul comment Bordeaux est devenue une capitale du vin. Les Chartrons. Le nom vient d’un couvent disparu, l’âme du lieu vient d’ailleurs : de marchands hollandais, irlandais, flamands et anglais qui se sont installés là au XVIIe sièclé pour expédier le vin de Bordeaux vers leurs pays d’origine. Pendant trois cents ans, ils ont fait du quai des Chartrons le centre de gravité du négoce bordelais. Aujourd’hui, le quartier est l’un des plus chers de la ville, prisé pour ses brocantes, son marché bio du dimanche matin et ses façades XVIIIe. Mais sous le vernis de la gentrification, le passé continue de parler. Voici son histoire.
Aujourd’hui, les quais de Bordeaux offrent une promenade entre ce riche passé commercial et la modernité.
Du couvent des Chartreux au faubourg marécageux
À l’origine, il y à un couvent. Et un marécage. En 1381, en pleine guerre de Cent Ans, des moines chartreux venus du Périgord se réfugient dans une zone humide et insalubre au nord de Bordeaux, hors les murs de la ville fortifiée. Ils y fondent le couvent des Chartreux, qui donnera son nom au quartier. La déformation populaire transforme « Chartreux » en « Chartrons », et l’appellation reste.
Pendant trois sièclés, ce faubourg reste à l’écart. Il faut imaginer un terrain bas, gorgé d’eau, traversé par d’anciens chenaux, où poussent des roseaux et où l’on échappe à la peste plutôt qu’on n’y prospère. La proximité du fleuve, en revanche, finit par attirer l’attention de gens qui ont autre chose en tête que la contemplation monastique : des marchands. Le fleuve, lui, ouvre sur l’estuaire, sur l’Atlantique, sur l’Europe du Nord. Tout est là.
L’installation des négociants étrangers au XVIIe sièclé
À partir des années 1620-1630, des marchands flamands, hollandais, anglais, écossais, irlandais et allemands commencent à s’établir sur le quai des Chartrons. Pourquoi là et pas dans la ville close ? Parce que la ville close, justement, leur est interdite. Catholiques irlandais fuyant Cromwell, protestants flamands ou hollandais en quête d’un port libre, marchands anglais traitant avec les châteaux du Médoc : tous ces étrangers ne peuvent pas s’installer dans Bordeaux intra-muros. Ils s’installent à côté. Hors les murs. Au pied de l’eau.
L’avantage est double. Le quai donne directement sur la Garonne. Les barriques peuvent être chargées à pied, roulées depuis les chais jusqu’aux voiliers amarrés en contrebas. Et le statut de faubourg permet une fiscalité plus souple, une vie communautaire à part, une organisation par nationalité (les Anglais entre eux, les Irlandais entre eux). C’est le début d’une aventure de trois sièclés. Les Johnston, qui représentent aujourd’hui la neuvième génération de la famille à Bordeaux, illustrent cette continuité : Nathaniel et William Johnston ont fondé la maison vers la fin du XVIIIe sièclé, et la transmission se fait en ligne directe depuis.
Les barriques étaient chargées sur des voiliers marchands qui assuraient leur transport vers l’Europe du Nord.
Une micro-société hors les murs : qui étaient les Chartronnais
Les habitants du quartier ne se considéraient pas comme bordelais. L’historienne Marie-Chantal Leboucq résume bien ce que disent les archives : « Les Chartrons sont alors un faubourg, ils ne font pas partie de Bordeaux. On est Chartronnais, pas Bordelais. C’est une micro-société avec ses négociants, ses ouvriers, ses tonneliers, ses maîtrès de chai. »
Cette micro-société a sa propre hiérarchie. Au sommet, une poignée de familles de négociants protestants, qu’on surnomme par dérision « l’Aristocratie du Bouchon ». Riches, instruits, polyglottes, mariés entre eux, ils contrôlent les flux de vin vers Londres, Amsterdam, Hambourg, Dublin. En dessous, tout un peuple d’artisans dépend du négoce : tonneliers (la barrique bordelaise de 225 litres est leur invention), maîtrès de chai, courtiers, dockers, charretiers. Et puis les domestiques, les blanchisseuses, les nourrices. Une vraie ville dans la ville, avec ses temples protestants, ses cimetières (le cimetière des Anglais a longtemps existé), ses écoles confessionnelles, ses cafés où l’on parle quatre langues.
Petite digression : la « bouteille bordelaise », celle aux épaules carrées qu’on connaît tous, doit beaucoup aux maîtrès-verriers installés dans le quartier au XVIIIe sièclé pour fournir les négociants. La forme s’impose pour faciliter l’empilage en cave. Ça paraît anecdotique. C’est en réalité un standard mondial né ici.
L’âge d’or du XVIIIe sièclé : entrepôts, hôtels particuliers, intendant Tourny
Le XVIIIe sièclé, c’est le sommet. Le vin de Bordeaux s’exporte massivement. Les négociants des Chartrons construisent. Beaucoup. Le long du quai et dans les rues qui montent vers la ville, on voit sortir de terre des immeubles de pierre blonde, hauts de quatre ou cinq niveaux. Au rez-de-chaussée, des chais voûtés où l’on roule les barriques. Au premier, les bureaux. Aux étages supérieurs, les appartements de la famille du marchand, puis ceux des domestiques. Au sommet, parfois, une tourelle de vigie d’où l’on guettait l’arrivée des navires de retour des Antilles, après quatre ou cinq mois d’absence.
L’intendant Louis-Urbain Aubert de Tourny, en poste de 1743 à 1758, accélère l’embellissement. Il fait tracer des cours, ouvrir des perspectives, aligner les façades. Le style Louis XV, puis Louis XVI, donne à ces hôtels particuliers leur élégance austère. On compte aujourd’hui plus de 200 immeubles du XVIIIe sièclé protégés au titre des monuments historiques rien que sur le quartier. C’est cet ensemble qui a valu à Bordeaux son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007.
Quelques chiffres pour donner l’échelle : à la veille de la Révolution, le port de Bordeaux est le premier port de France pour le commerce colonial. Le tonnage qui transite par les quais (Chartrons inclus) avoisine 100 000 tonneaux par an. La ville compte environ 110 000 habitants. Et les Chartrons concentrent une part démesurée de la richesse du royaume entre les mains de quelques dizaines de familles.
Le commerce colonial et la part d’ombre
Impossible de raconter les Chartrons sans nommer la traite. La fortune du négoce ne s’est pas faite uniquement avec le vin. Elle s’est faite aussi avec le sucre, le café, le cacao, l’indigo et les épices ramenés des Antilles, et avec ce qu’on appelait pudiquement « le commerce de Guinée » : la traite des Noirs. C’est du quai des Chartrons que partit, en 1672, le premier navire négrier bordelais. Au total, plus de 480 expéditions négrières sont parties du port de Bordeaux entre 1672 et 1837. Environ 130 000 captifs africains ont été déportés.
Les traces sont partout, mais discrètes. Le cours de la Martinique, le cours Saint-Louis, les noms de rues qui évoquent les îles, les armes sculptées au fronton de certains immeubles. Surtout, les Entrepôts Lainé, immense bâtiment construit en 1824 sur le quai pour stocker les denrées coloniales. Il abrite aujourd’hui le CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, et reste l’un des plus beaux exemples d’architecture industrielle française du XIXe.
Pour qui veut creuser cette histoire-là, Karfa Diallo, fondateur de l’association Mémoires et Partages, propose des visites guidées intitulées « Bordeaux créole ». Elles partent justement des Chartrons et donnent à entendre une autre voix que celle des plaques commémoratives officielles. C’est utile.
Le déclin : les négociants partent (années 1960-1990)
À partir des années 1960, le quartier commence à se vider. Les raisons sont logistiques avant d’être culturelles. Les navires marchands grandissent, ils ne peuvent plus remonter la Garonne jusqu’aux Chartrons. Le port de commerce se déplace progressivement vers Bassens, puis Pauillac, puis Le Verdon à 100 km en aval, près de l’embouchure. Le quai des Chartrons, lui, n’a plus de raison d’être un port. Les hangars se vident. Les négociants transfèrent leurs activités vers des plateformes logistiques modernes hors de la ville, à Mérignac ou Carbon-Blanc.
Pendant deux décennies, le quartier s’enfonce. Les hôtels particuliers du XVIIIe, souvent divisés en logements modestes, se dégradent. Les chais voûtés deviennent des garages ou des squats. Les grilles du port rouillent. Sur le quai, on ne voit plus les voiliers, on voit des grues abandonnées, des hangars défoncés et des terrains vagues. Dans les années 1980, les Chartrons ont mauvaise réputation. C’est l’un des quartiers les plus pauvres et les plus mal famés de Bordeaux. Personne n’aurait misé un kopeck sur sa renaissance.
La gentrification depuis les années 2000
Et puis tout bascule. Plusieurs facteurs convergent. Bordeaux change de visage sous l’impulsion d’Alain Juppé, maire de 1995 à 2019. Le tramway arrive en 2003. Les quais, jusqu’alors coupés du fleuve par les hangars et les grilles du port, sont entièrement réaménagés entre 2000 et 2009 : promenade plantée, miroir d’eau, jardins, espaces sportifs. Le fleuve est rendu aux Bordelais. Et avec lui, le quai des Chartrons retrouve son lustre.
Le mouvement est brutal. Les immeubles XVIIIe sont rachetés, rénovés, transformés en lofts. Le mètre carré, qui se vendait 800 euros au début des années 2000, dépasse aujourd’hui 5 500 euros en moyenne sur le quartier, avec des pointes au-delà de 7 000 euros sur les plus beaux immeubles du quai. Les anciens hangars du port abritent désormais Bord’eau Village, un centre commercial de marques à prix d’usine. Le CAPC, on l’a dit, occupe les Entrepôts Lainé. La Cité du Vin, inaugurée en 2016 un peu plus au nord à Bacalan, complète le récit en glorifiant l’histoire viticole.
Les négociants eux-mêmes reviennent, en partie. Pas pour stocker du vin (les caves sont à présent à la campagne), mais pour les bureaux, les salles de réception, l’image de marque. Le nom « Chartrons » est devenu une signature. On y vend du vin haut de gamme dans des boutiques rénovées, on y déguste dans des bars à vins de pointe, on y enseigne l’œnologie. Le Musée du vin et du négoce, fondé en 2008 rue Borie, occupe une cave du XVIIIe et raconte cette continuité.
| Période | Population du quartier | Activité dominante | Image |
|---|---|---|---|
| XVIIe sièclé | Quelques centaines de marchands étrangers | Négoce du vin, expédition vers le Nord | Faubourg marécageux à l’écart |
| XVIIIe sièclé | Environ 8 000 habitants | Négoce, commerce colonial, traite | Aristocratie du Bouchon, faste |
| Années 1960-90 | Population pauvre, immigrée | Friches portuaires, petites mains | Quartier dégradé, mal famé |
| Aujourd’hui | Environ 25 000 habitants (Chartrons + Grand-Parc) | Commerce, art, oenotourisme | Bourgeois bohème, ultra-recherché |
Le marché des Chartrons et la vie de quartier aujourd’hui
Tous les dimanches matin, sur le quai entre les pontons et la rue Notre-Dame, le marché des Chartrons s’installe. Né en 1981, c’est l’un des plus anciens marchés bio de France, deuxième créé en Aquitaine après celui de Villeneuve-sur-Lot. Il a fêté ses quarante ans en 2021. On y trouve des maraîchers locaux, du pain au levain, des huîtrès du bassin d’Arcachon ouvertes minute, des fromages basques, du vin nature. L’ambiance n’a rien d’un marché de centre-ville. C’est plus chic, plus lent, plus parisien aussi, diront ses détracteurs.
Autour du marché, la vie de quartier s’organise. La rue Notre-Dame, parallèle au fleuve, est devenue le cœur commerçant : antiquaires, brocanteurs, galeries d’art, ébénistes, restaurateurs de mobilier. Le Village Notre-Dame, ancien entrepôt reconverti, regroupe une cinquantaine de marchands d’antiquités. C’est l’un des plus gros pôles de brocante du Sud-Ouest. Les ruelles transversales (rue Borie, rue Rode, rue Latour) alignent les bistrots, les caves, les concept-stores. Le soir, la rue Notre-Dame est animée. Les terrasses débordent.
Petite question rhétorique : peut-on encore parler de quartier authentique quand le mètre carré coûte le prix d’un studio parisien et qu’une partie des immeubles est devenue Airbnb ? Probablement pas. Mais quelque chose résiste. Les associations de quartier sont actives, plusieurs familles d’anciens Chartronnais sont restées, le marché du dimanche garde une vraie vie de voisinage, et les écoles publiques tiennent bon. Le quartier n’est pas un parc à touristes. Pas encore.
Que reste-t-il de l’âme des Chartrons ?
C’est la vraie question. Trois sièclés d’histoire ne s’effacent pas en vingt ans de gentrification. L’âme du quartier, c’est l’eau d’abord, la Garonne qu’on voit au bout de chaque rue qui descend vers le fleuve. C’est ensuite la pierre, ces façades blondes du XVIIIe que la rénovation a souvent respectées. C’est enfin, et peut-être surtout, cette mémoire du grand large. Aux Chartrons, on a toujours regardé vers l’extérieur. Vers Londres, Amsterdam, Hambourg, les Antilles. Le quartier s’est construit en exportant. Il continue de s’ouvrir aujourd’hui, sous d’autres formes, à travers le tourisme, l’art, le vin de luxe.
Reste à savoir si cette ouverture résiste à la spéculation immobilière. Pour l’instant, le quartier tient. Mais l’équilibre est fragile.






