Caviar d’Aquitaine : l’esturgeon de la Gironde, du sauvage à la production d’excellence

Au bord de l’estuaire, dans les piscicultures alimentées par les nappes du Médoc et les sources du Teich, on récolte chaque année près de 34 tonnes d’œufs noirs. Le caviar d’Aquitaine. Depuis février 2025, ce produit porte une Indication géographique protégée européenne, la seule reconnue par l’INAO pour cette denrée. Derrière les boîtes bleues posées sur les tables étoilées, il y à une histoire moins glamour : celle d’un poisson sauvage girondin presque disparu, et d’une filière d’élevage qui a appris, en une trentaine d’années, à reconstituer un savoir-faire que les pêcheurs locaux avaient laissé filer.
Cette page raconte ce double mouvement. Le récit de l’Acipenser sturio, esturgeon européen endémique de la Gironde et aujourd’hui protégé. Le développement parallèle d’une production aquacole qui a fait de la Nouvelle-Aquitaine le premier bassin caviar d’Europe. Et tout ce qui se joue entre l’estuaire, les fermes et les ateliers de transformation.
Un poisson de 200 millions d’années au cœur de la Gironde
L’esturgeon est ancien. Très ancien. On retrouve ses traces fossiles il y a 200 millions d’années, à peine moins que les premiers dinosaures. Quand la mer recouvrait les terres du Sud-Ouest, il y a 160 millions d’années, l’ancêtre direct des esturgeons modernes nageait déjà là. Une fois la mer retirée, l’Acipenser sturio, l’esturgeon européen, a continué sa vie partagée entre l’Atlantique salé et les eaux douces de la Gironde, de la Garonne et de la Dordogne, où il remontait pour se reproduire.
Au 19e sièclé, l’espèce abondait dans le système Gironde-Garonne-Dordogne. Les pêcheurs de l’estuaire le ramenaient pour sa chair, blanche et ferme. Les œufs ? Ils étaient jetés à la mer ou donnés aux cochons. Personne, en Aquitaine, ne savait quoi en faire.
L’estuaire de la Gironde a longtemps été pour cet animal un sanctuaire de reproduction. Les eaux saumâtrès, mélange d’océan et de fleuves, lui offraient exactement ce qu’il cherchait : un couloir migratoire abrité, des fonds vaseux où pondre, une nourriture abondante. C’est précisément cette géographie qui explique pourquoi le caviar français est né ici et pas ailleurs.
La princesse russe et les pêcheurs de Saint-Seurin-d’Uzet
L’histoire est presque trop belle pour être vraie, et pourtant elle est documentée. Dans les années qui suivent la révolution bolchevique de 1917, des aristocrates russes en exil rejoignent la France. L’une de ces nobles, en passage en Gironde, voit les pêcheurs locaux remonter des esturgeons et jeter les œufs. Elle leur explique ce que personne ici n’avait compris : ces grappes noires sont de l’or noir, le mets le plus prisé de Saint-Pétersbourg.
Les Russes installent leurs comptoirs entre Saint-Seurin-d’Uzet, sur la rive droite de l’estuaire, et Blaye. Ils enseignent le tamisage, le salage à sec (la méthode malossol, peu salée), le conditionnement. Dès 1920, la rive droite produit jusqu’à 5 tonnes de caviar par an. Pour l’époque, c’est colossal.
Le caviar girondin remonte alors à Paris. On le déguste chez Maxim’s, chez Prunier rue Duphot. Jean Gabin, Léon Blum, plus tard Gilbert Bécaud en font leur péché mignon. Pendant les Années folles et jusqu’aux Trente Glorieuses, l’Aquitaine fournit l’élite parisienne sans que grand monde, sur place, sache vraiment ce qui se passe entre Pauillac et Royan.
Puis la ressource cède. La pollution industrielle de la Gironde, la construction des barrages sur la Dordogne et le Lot qui coupent les routes migratoires, la surpêche : tout converge. Dans les années 1970, les prises s’effondrent. En 1982, la France interdit la pêche de l’Acipenser sturio. L’espèce, classée en danger critique, ne se reproduit plus naturellement de manière fiable.

La bascule des années 1980 : du sauvage à l’élevage
C’est ici que le récit aurait pu s’arrêter. Il prend une autre direction. Les pisciculteurs aquitains, conscients qu’il faut sauver à la fois l’espèce et le savoir-faire, se tournent vers l’aquaculture.
Un détail compte : on n’élève pas l’esturgeon européen. Il est protégé, sa reproduction en captivité reste expérimentale et tout ce qui en sort est destiné à la réintroduction. La filière caviar s’oriente vers son cousin sibérien, l’Acipenser baerii, espèce voisine, parfaitement adaptée aux climats tempérés, dont les œufs donnent un caviar de très belle qualité.
Le Moulin de la Cassadote, en Gironde, devient un laboratoire grandeur nature. Cet ancien moulin à farine construit en 1804 est aménagé pour accueillir des bassins. Les premiers Acipenser baerii arrivent dans les années 1980. La maturité sexuelle d’un esturgeon prend du temps : huit à neuf ans pour les premières pontes. Et en 1993, après une dizaine d’années de patience, le Moulin de la Cassadote signe la première récolte mondiale de caviar issu d’esturgeons d’élevage. C’est une bascule planétaire. Avant cette date, tout le caviar du monde venait du sauvage.
En 1991, L’Esturgeonnière s’installe au Teich, en bordure du bassin d’Arcachon. C’est le premier site français à maîtriser le cycle complet, de l’œuf à l’œuf. Sturgeon, qui deviendra Sturia, voit le jour en 1995 et industrialise progressivement la production. Quatre noms se partagent aujourd’hui l’essentiel de la filière girondine : Sturgeon (marque Sturia), L’Esturgeonnière, Caviar de France (Moulin de la Cassadote) et Prunier Manufacture, héritière directe de la maison parisienne historique.
Comment se fabrique le caviar d’Aquitaine
La production prend dix à quinze ans par femelle. Ce n’est pas un raccourci industriel, c’est un cycle long qui structure toute l’organisation des fermes.
L’écloserie d’abord. Les pisciculteurs sélectionnent des géniteurs, mâles et femelles, identifiés par un numéro inscrit dans un registre. Le croisement est tracé. Les œufs fécondés passent en bacs d’incubation, à température contrôlée. Quelques jours plus tard, les alevins éclosent, sont comptés, pesés, triés, puis transférés en bassins de croissance.
L’élevage ensuite. Pendant huit à douze ans selon les lignées, les esturgeons grandissent dans des bassins d’eau claire. Les fermes aquitaines utilisent souvent des circuits ouverts, alimentés par des sources naturelles ou des cours d’eau locaux comme le lac de Lacanau, qui apportent une eau fraîche et bien oxygénée. La température, le pH, la qualité de l’eau et l’alimentation (granulés spécifiques formulés pour chaque stade) sont suivis au quotidien. Chaque mouvement de poisson, chaque transfert de bassin, est noté dans le registre d’élevage. À maturité, les mâles sont écartés. Les femelles reçoivent un numéro individuel ou un numéro de lot.
Le moment de la récolte. Une échographie permet de vérifier la maturité des ovaires. Quand les œufs sont prêts, la femelle est abattue (la récolte intra-vivam, sans mise à mort, existe mais reste minoritaire), les gonades sont prélevées. Elles sont tamisées, lavées, triées œuf par œuf pour ne garder que les meilleurs.
Le salage et le conditionnement. Le sel est dosé au gramme près. Trop peu, le caviar tourne. Trop, il devient saumâtre et perd ses arômes. La méthode malossol, mot russe pour « peu salé », plafonne autour de 3,5 % de sel. Les œufs reposent quelques jours, le temps que les saveurs se développent, puis sont mis en boîtes. Le numéro de lot suit chaque étape, depuis l’écloserie jusqu’à la mise en boîte, conformément au cahier des charges IGP.
Les fermes de production aquitaines
Six des huit producteurs français de caviar sont basés en Nouvelle-Aquitaine. La zone de production IGP couvre la Dordogne, la Gironde, les Landes, le Lot-et-Garonne, les Pyrénées-Atlantiques et la Charente-Maritime. Mais c’est en Gironde que se concentre le cœur historique de la filière.
| Producteur | Implantation principale | Année de création | Particularité |
|---|---|---|---|
| Caviar de France | Moulin de la Cassadote (Biganos, Gironde) | 1804 (moulin), 1980s (caviar) | 1ère récolte mondiale en 1993 |
| L’Esturgeonnière | Le Teich (Gironde) | 1991 | Premier cycle complet maîtrisé |
| Sturgeon (Sturia) | Saint-Sulpice-et-Cameyrac (Gironde) | 1995 | 7 sites d’élevage + 1 atelier |
| Prunier Manufacture | Saint-Sulpice-et-Cameyrac (Gironde) | 1921 (Maison), 1992 (ferme) | Héritière de la maison Prunier |
Sturia s’est imposée comme le plus gros producteur du quatuor avec sept fermes piscicoles et un atelier de transformation. L’Esturgeonnière revendique d’avoir bouclé en premier le cycle complet, ce qui rend la filière française autonome, sans importation d’œufs ni d’alevins. Caviar de France garde son site historique de Biganos, sur la rive de la Leyre. Et Prunier, parfois oubliée à côté des trois mastodontes locaux, conserve sa boutique parisienne mais cultive ses esturgeons à dix kilomètrès de Bordeaux.
À côté de ces quatre acteurs IGP, quelques piscicultures plus modestes produisent du caviar en marque propre, notamment en Dordogne et dans les Landes.
L’IGP Caviar d’Aquitaine, la consécration de 2025
Le 18 février 2025, l’Union européenne a accordé l’Indication géographique protégée « Caviar d’Aquitaine ». L’INAO, qui supervise les signes de qualité français, ne reconnaissait jusque-là aucune IGP sur ce produit. C’est donc le premier caviar européen à obtenir cette protection.
Que change concrètement l’IGP ? Trois choses surtout.
Elle fixe une zone géographique précise. Pas de Caviar d’Aquitaine élevé en Bretagne ou en Auvergne, même si techniquement possible. La traçabilité, déjà serrée, devient une exigence légale assortie de contrôles annuels.
Elle impose un cahier des charges. L’eau doit provenir de sources, de nappes ou de cours d’eau du périmètre. Les esturgeons doivent y être élevés depuis l’alevin (pas seulement engraissés sur la fin du cycle). Le salage suit la méthode malossol. Le conditionnement respecte des seuils de température et de délai.
Elle protège juridiquement les producteurs. Toute imitation, toute mention trompeuse devient attaquable. Pour une filière qui exporte beaucoup et qui voit fleurir des appellations vagues sur les marchés internationaux, la sécurité juridique compte.
L’association Caviar d’Aquitaine, qui regroupe les quatre producteurs IGP, a porté le dossier pendant près d’une décennie. La région Nouvelle-Aquitaine et l’Europe (FEAMP, programme pour les affaires maritimes et la pêche) ont soutenu financièrement la démarche.
L’esturgeon européen, espèce protégée et programme de réintroduction
L’Acipenser sturio reste, lui, à part. Pêche interdite depuis 1982 en France, classé en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), protégé par la convention de Washington (CITES) qui interdit son commerce international depuis 1998. Plus aucun caviar légal au monde ne provient de cette espèce.
L’INRAE, en partenariat avec l’établissement public MIGADO (basé à Saint-Seurin-sur-l’Isle), conduit depuis les années 1990 un programme de sauvegarde. Les derniers géniteurs sauvages capturés ont été placés en captivité au CNSS (Conservatoire national du saumon sauvage) puis à la station INRAE de Saint-Seurin. Des lâchers d’alevins ont eu lieu régulièrement dans la Garonne et la Dordogne, à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de juvéniles certaines années.
Le résultat ? Difficile à mesurer. L’esturgeon européen revient timidement dans l’estuaire, mais sa reproduction naturelle reste rare. La survie d’une population autonome n’est pas acquise. Les piscicultures du caviar d’Aquitaine, en formant pisciculteurs et chercheurs au cycle biologique de l’Acipenser baerii, ont indirectement nourri la connaissance du sturio. Le savoir-faire d’élevage profite aux deux espèces, même si l’une ne sera jamais commercialisée.
Combien de caviar en Aquitaine, pour quel marché
Quelques ordres de grandeur pour situer la filière.
- Production annuelle : environ 34 tonnes pour la Nouvelle-Aquitaine, sur un total mondial qui tourne autour de 500 tonnes. La France pèse 7 à 8 % de l’offre mondiale.
- Surface des piscicultures : plusieurs dizaines d’hectares cumulés, répartis sur une vingtaine de sites.
- Emplois directs : environ 250 à 300 personnes dans les fermes et ateliers, sans compter la distribution et la restauration.
- Prix moyen : entre 1 500 et 4 500 euros le kilo selon la maturation et le type d’œuf. Sturia, Caviar de France et Prunier proposent plusieurs gammes, des classiques aux affinés longs.
Les marchés export représentent près de 60 % des ventes. Les États-Unis, le Japon, les pays du Golfe et la Suisse achètent l’essentiel. Le marché français reste porté par la grande restauration et les fêtes de fin d’année, période sur laquelle se concentre près de 40 % du chiffre d’affaires annuel.
Visiter une ferme d’esturgeons en Gironde
Trois producteurs proposent des visites grand public. Caviar de France ouvre les portes du Moulin de la Cassadote sur réservation, avec dégustation. Sturia accueille au domaine de l’Estuary, près de Saint-Sulpice. L’Esturgeonnière, plus discrète, organise des visites par groupes. Les tarifs varient de 25 à 80 euros selon le contenu (visite simple, accord mets-caviar, atelier de découpe). Mai-juin et septembre-octobre sont les meilleures périodes, températures clémentes et bassins encore animés avant l’hivernage.
Pour qui s’intéresse à l’estuaire et au patrimoine fluvial girondin, ces visites apportent quelque chose qu’aucun musée ne donne : le contact direct avec un animal préhistorique de deux mètrès qui glisse à un mètre de soi, dans une eau claire. Ça remet l’estuaire en perspective.
Foire aux questions sur le caviar d’Aquitaine
Quelle est la différence entre l’esturgeon sauvage de la Gironde et l’esturgeon d’élevage ?
L’esturgeon sauvage girondin est l’Acipenser sturio, espèce européenne en danger critique d’extinction et dont la pêche est interdite depuis 1982. L’esturgeon d’élevage utilisé pour le caviar d’Aquitaine est l’Acipenser baerii, esturgeon sibérien, espèce différente et non menacée. Les deux poissons partagent une morphologie proche mais leur statut juridique et écologique diffère totalement.
Combien de temps faut-il pour produire du caviar d’Aquitaine ?
Comptez entre 8 et 15 ans entre la naissance d’une femelle Acipenser baerii et sa première récolte. La maturité sexuelle est lente chez l’esturgeon, ce qui explique le prix élevé du produit. Une femelle peut donner plusieurs récoltes au cours de sa vie si elle est élevée en cycle complet.
Le caviar d’Aquitaine est-il vraiment français à 100 % ?
Oui pour les producteurs IGP. Le cahier des charges 2025 impose que les esturgeons soient nés, élevés et transformés dans la zone protégée. L’eau, l’alimentation et la transformation suivent des règles précises. La traçabilité couvre tout le cycle, de l’écloserie à la boîte.
Combien coûte une visite de pisciculture en Gironde ?
Les tarifs vont de 25 euros pour une visite simple à 80 ou 90 euros pour une formule avec atelier et dégustation comparative de plusieurs caviars. La plupart des fermes demandent une réservation en ligne. Les visites durent en général une heure et demie à deux heures.
Quelle est la différence entre caviar Baeri et caviar Osciètre ?
Le caviar Baeri provient de l’Acipenser baerii, esturgeon sibérien, c’est la base de la production aquitaine. Le caviar Osciètre vient de l’Acipenser gueldenstaedtii, un autre esturgeon, élevé chez certains producteurs (Prunier notamment). Le Baeri à des œufs plus petits, gris à noirs, au goût marin et frais. L’Osciètre offre des œufs plus gros, dorés à bruns, avec des notes de noisette plus marquées.
Peut-on encore pêcher l’esturgeon dans l’estuaire de la Gironde ?
Non. La pêche de l’Acipenser sturio est interdite depuis 1982. Toute capture accidentelle dans les filets doit être signalée et l’animal remis à l’eau si possible. Les pêcheurs professionnels de l’estuaire ciblent d’autres espèces, lamproies, aloses, anguilles, pibales, qui restent encadrées par des quotas stricts.





