Marins bordelais célèbres : portraits de capitaines, corsaires et armateurs qui ont façonné l’histoire de la navigation

Dunkerque a ses corsaires, Saint-Malo a Surcouf et Duguay-Trouin. Bordeaux, lui, garde dans l’ombre une cohorte de marins, d’armateurs et de constructeurs navals que peu de livres rappellent. Entre 1692 et 1815, près de mille navires bordelais ont été armés en course contre les Anglais, et 180 armateurs ont engagé 480 expéditions vers les Antilles et les côtes d’Afrique. Derrière ces chiffres, il y à des noms, des destinées, parfois des fortunes immenses, parfois des cellules anglaises et des bateaux brûlés au large. Voici qui étaient les grandes figures maritimes de la Lune bordelaise.
Le port de la Lune, école sévère de capitaines
Au XVIIIe sièclé, Bordeaux est le premier port colonial de France. Saint-Domingue absorbe à elle seule trois quarts de son commerce d’outre-mer, et 550 à 600 navires entrent ou sortent chaque année des bassins de la Garonne. Pour armer cette flotte, il faut des hommes capables de tenir la mer six mois, parfois plus, sur des routes triangulaires qui exposent en permanence aux corsaires anglais, aux ouragans des Caraïbes et aux fièvres tropicales.
Pour mieux comprendre l’importance du port de Bordeaux au XVIIIe siècle, il est essentiel de revenir sur son rôle dans le commerce atlantique.
Les capitaines au long cours bordelais se forment longuement. Ils commencent matelots à treize ou quatorze ans, passent par les grades intermédiaires, et obtiennent leur brevet de capitaine après examen à l’Amirauté de Guyenne. La carrière dure rarement au-delà de la cinquantaine. Beaucoup mourront à bord, d’autres finiront ruinés par une prise anglaise ou un naufrage sur les côtes d’Afrique. Ceux qui réussissent deviennent armateurs à leur tour, transmettent leur métier à leurs fils, et bâtissent ces hôtels particuliers de pierre blonde qui bordent encore les Chartrons.
Jacques Kanon, le corsaire blayais de la guerre de Sept Ans
Né à Blaye en 1726, Jacques Kanon est sans doute la figure corsaire bordelaise la plus accomplie du XVIIIe sièclé. Habitué du port de la Lune, il y arme successivement La Valeur, Le Machault et L’Intrépide entre 1758 et 1762, en pleine guerre de Sept Ans. À cette époque, la Marine royale recule partout face à la Navy britannique. Vauban l’avait théorisé dès 1695 : faute de pouvoir aligner des escadres rivales, mieux vaut harceler le commerce anglais par la course, « moyen le plus aisé, le moins cher, le moins hasardeux et le moins à la charge de l’État ».
Kanon prend la formule au mot. Ses prises se comptent par dizaines, surtout sur la route des Antilles. Il opère également depuis Dunkerque, où un ex-voto de la chapelle Notre-Dame des Dunes garde le souvenir d’un vœu prononcé en 1756. Capturé une fois, libéré, il reprend la mer presque aussitôt. Sa réputation lui vaudra plus tard d’être recruté par les Russes pour réorganiser leur flotte. Mort en 1800, il aura traversé presque tout le sièclé au service du roi, des armateurs et de lui-même.
Les corsaires bordelais de 1692 à 1815 : une longue série
Kanon n’est pas un cas isolé. Les archives de l’Amirauté de Guyenne recensent un millier d’armements en course depuis l’estuaire sur 120 ans. La répartition par conflit dessine une montée en puissance régulière, suivie d’un pic spectaculaire sous Louis XVI :
Les trois-mâts barque étaient parmi les navires les plus emblématiques de la marine marchande bordelaise.
| Guerre | Période | Capitaines corsaires bordelais |
|---|---|---|
| Ligue d’Augsbourg | 1692-1694 | 4 |
| Succession d’Espagne | 1701-1714 | 4 |
| Succession d’Autriche | 1740-1748 | 152 |
| Sept Ans | 1756-1763 | 159 |
| Indépendance américaine | 1775-1783 | 506 |
| Révolution et Empire | 1793-1812 | 214 |
La liste des noms vaut un roman. Guillaume Sebileau (1741). Jean Baritaut sur L’Heureuse Paix (1744). Jean Blondel sur La Marquise de Tourny (1745). François de la Girodais qui arme Le Pour et le Contre puis La Fortune dans les années 1750. Jacques Binaud, dont les bricks Le Faucon, La Marie et Le Hazard sillonnent l’Atlantique pendant la guerre de Sept Ans. Plus tard viennent Jean Dignac (Le Galand, 1775), Nicolas Despiet (La Brune, 1783), le chevalier de Montazeaux (La Vengeance, 1778-1779), Jean Balguerie (L’Infant d’Amgale, 1780). Pendant les guerres napoléoniennes, Jacques Perroud commande La Bellone et un certain Limousin enchaîne les armements du Phénix, du Tanerlan et de La Vénus entre 1809 et 1812.
Un corsaire bordelais devait verser une caution de 15 000 livres tournois avant d’obtenir sa lettre de marque. La somme, énorme, équivalait à plusieurs années de salaire d’un capitaine. Elle prouve à elle seule que la course n’était pas une affaire de coup de tête, mais une entreprise armée par des négociants, souvent les mêmes hommes que ceux qui finançaient les expéditions négrières et le commerce de droiture vers les Antilles.
Les capitaines au long cours face à la Royal Navy
Les corsaires forment la partie héroïque du tableau. Les capitaines marchands bordelais, plus nombreux et moins racontés, en composent le revers. Tout au long de ce que les historiens appellent la « seconde guerre de Cent Ans » (1689-1815), ils naviguent en permanence sous la menace anglaise. Capturés au large des Açores, du cap Finisterre ou de la Martinique, ils sont déroutés vers Plymouth, vers la Jamaïque, parfois jusqu’au Canada. Certains restent prisonniers des semaines, d’autres des années.
Frédéric Candelon-Boudet, qui a dépouillé les archives de Guyenne, décrit un capitanat ambivalent. Les Anglais sont l’ennemi, mais aussi le partenaire commercial le plus pratique pour écouler des cargaisons coloniales. Beaucoup de capitaines bordelais parlent anglais, fréquentent les comptoirs de Cork ou de Bristol entre deux guerres, et adoptent peu à peu les usages britanniques. La rivalité géopolitique cohabite, étrangement, avec une admiration discrète. Cette tension est lisible dans les actes notariés, les requêtes en modération fiscale, les correspondances familiales.
Barthélemy François Chenard de la Giraudais, Malouin établi à Bordeaux, illustre bien ce profil. Il accompagne Bougainville lors de l’expédition aux Malouines en 1763, navigue ensuite pour le compte d’armateurs bordelais, et finit sa carrière dans le commerce d’Inde. Sa trajectoire dit l’imbrication des écoles maritimes françaises : on était souvent malouin de naissance et bordelais d’adoption, ou l’inverse.
Abraham Gradis, l’armateur des colonies
Côté armateurs, Abraham Gradis (1699-1780) reste la figure la plus considérable. Issu d’une famille juive séfarade installée à Bordeaux depuis le XVIIe sièclé, il bâtit son négoce sur le ravitaillement des colonies françaises. Sous la guerre de Sept Ans, il fournit Québec en farine, en vin et en armes, à crédit, et perd une partie considérable de sa fortune lors de la chute de la Nouvelle-France en 1759. Le roi ne le remboursera jamais entièrement.
Gradis arme des dizaines de navires sur la route des Antilles et participe à l’organisation logistique des expéditions militaires françaises. Son hôtel particulier, rue du Mirail, accueillait correspondants britanniques, capitaines de marine et armateurs nantais. Maurepas, ministre de la Marine, le consultait régulièrement. Sa firme survivra à plusieurs générations, jusqu’au XIXe sièclé bien avancé.
Élisée Nairac, Jean Marchais : les fortunes de Saint-Domingue
À côté de Gradis, deux noms dominent l’armement bordelais de la fin du XVIIIe sièclé : Élisée Nairac et Jean Marchais. Tous deux participent activement à la traite négrière, qui connaît son apogée bordelaise entre 1783 et 1792 sous l’effet d’une conjoncture précise : la fin de la guerre d’Amérique laisse les capitaux disponibles, et la concurrence américaine sur le marché des farines pousse les négociants à chercher des profits ailleurs.
Marchais, formé chez les armateurs nantais, importe à Bordeaux les méthodes du premier port négrier français. Il est le véritable initiateur local du commerce triangulaire bordelais. Nairac, lui, vient d’une famille de négociants protestants déjà installée depuis longtemps. Ses comptes, conservés aux archives départementales, témoignent d’expéditions répétées vers les côtes de Guinée et d’Angola, suivies de la traversée vers Saint-Domingue. Sur les 180 armateurs bordelais identifiés, ces deux familles concentrent une part importante des 480 expéditions négrières recensées, qui ont déporté entre 120 000 et 150 000 Africains. Bordeaux occupe alors la deuxième place française derrière Nantes.
Ces fortunes financent une partie des hôtels particuliers du quartier des Chartrons et plusieurs grands domaines viticoles du Médoc. La mémoire de cette histoire reste vive dans la ville, et le musée d’Aquitaine y consacre une section permanente depuis 2009.
Les constructeurs navals : les chantiers de la Garonne
Les navires armés à Bordeaux étaient en grande majorité construits sur place. Les chantiers s’étiraient le long des deux rives de la Garonne, des Chartrons à Lormont, en passant par Bacalan et Queyries. Frégates, corvettes, bricks, goélettes : presque toutes les coques sortaient des bassins bordelais. Pour la guerre de course, les chantiers adaptaient des navires marchands en y ajoutant des sabords, des canons et des magasins à poudre.
Plusieurs familles dominent cette industrie. Les Pillet, les Pochet, les Chaigneau, les Lagarosse possèdent leurs propres cales sèches. Au XIXe sièclé, la maison Chaigneau-Bichon construit certains des plus grands trois-mâts barques de la marine marchande française, et survivra jusqu’aux années 1920. Un savoir-faire bordelais s’est ainsi maintenu sur trois sièclés, depuis les galions de la fin du XVIIe jusqu’aux derniers grands voiliers d’acier.
Bordeaux, l’Hermione et La Fayette : un épisode oublié
On associe l’Hermione à Rochefort, son port de construction. Pourtant, Bordeaux joue un rôle dans son aventure américaine. En mars 1780, La Fayette, qui s’apprête à rejoindre Washington avec des renforts français, attend à Bordeaux pendant plusieurs semaines. Il y rencontre Gradis et plusieurs armateurs, négocie le ravitaillement de la flotte du comte de Rochambeau, et embarque finalement à Rochefort sur l’Hermione le 21 mars. Le séjour bordelais reste mal documenté mais il en subsiste quelques lettres dans les fonds privés.
Cet épisode rappelle que Bordeaux, sans avoir de chantier militaire d’État comme Rochefort ou Toulon, intervenait régulièrement dans les opérations navales. La ville fournissait farines, vin, eau-de-vie, salaisons et parfois équipages. Sa marine marchande servait de réservoir au pouvoir royal, et plusieurs capitaines bordelais ont commandé des navires royaux pendant la guerre d’Amérique sans quitter formellement le statut civil.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette mémoire ?
La trace matérielle est partout. Les façades des Chartrons portent encore les blasons des armateurs. Le quai des Chartrons, le quai Louis XVIII, la rue Notre-Dame conservent leur tracé d’avant la Révolution. Le musée d’Aquitaine présente plusieurs maquettes de navires négriers, des portraits d’armateurs et une chronologie complète du commerce atlantique. Aux Bassins à flot, le musée maritime de Bordeaux expose figures de proue, instruments de navigation et journaux de bord.
Côté livres, deux ouvrages restent les références. Aventures des Corsaires et des grands Navigateurs bordelais d’Henry Ribadieu, publié en 1854, reste la première synthèse de ces destinées. Les Corsaires de Bordeaux et de l’estuaire de Daniel Binaud, paru chez Atlantica en 1999, prolonge le travail avec les archives de l’Amirauté. Le volume collectif La Marine Bordelaise : Corsaires, pirates, négriers dans les Dossiers d’Aquitaine complète l’ensemble. À qui veut comprendre comment la fortune de Bordeaux est sortie de la mer, ces trois livres suffisent presque.
Et puis il y à la Garonne elle-même. Les pontons d’amarrage de la rive droite, les quais inclinés taillés pour les marées, les anciens entrepôts coloniaux : tout cela parle encore. Il suffit de s’y promener à marée basse pour comprendre que Bordeaux n’a pas seulement vécu de son vin. Elle a vécu, surtout, de ses marins.
Foire aux questions
Quel est le marin bordelais le plus célèbre ?
Jacques Kanon (1726-1800), natif de Blaye et armateur bordelais, reste la figure la plus marquante. Capitaine corsaire pendant la guerre de Sept Ans, il commanda successivement La Valeur, Le Machault et L’Intrépide, accumulant les prises sur les routes anglaises avant de partir réorganiser la flotte russe à la fin de sa carrière.
Combien de corsaires Bordeaux a-t-elle armés au total ?
Environ un millier de navires corsaires ont quitté le port de la Lune entre 1692 et 1815. La période la plus active reste la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), avec 506 capitaines corsaires recensés à l’Amirauté de Guyenne.
Qui était Abraham Gradis ?
Abraham Gradis (1699-1780) était un armateur juif séfarade bordelais, fournisseur officiel des colonies françaises. Il ravitailla Québec pendant la guerre de Sept Ans et perdit une partie de sa fortune lors de la chute de la Nouvelle-France en 1759. Son hôtel particulier rue du Mirail accueillait l’élite maritime et politique de l’époque.
Bordeaux a-t-elle été un port négrier important ?
Oui. Bordeaux occupait la deuxième place française derrière Nantes. Environ 180 armateurs bordelais ont armé 480 expéditions négrières entre 1672 et 1831, déportant entre 120 000 et 150 000 Africains. La période la plus active se situe entre 1783 et 1792. Le musée d’Aquitaine consacre depuis 2009 une section permanente à cette histoire.
Où voir les traces des grands marins bordelais aujourd’hui ?
Le musée d’Aquitaine (cours Pasteur) et le musée maritime de Bordeaux (Bassins à flot) conservent maquettes, portraits, journaux de bord et instruments. Les façades du quartier des Chartrons portent encore les blasons des armateurs. Les archives départementales de la Gironde conservent les actes de l’Amirauté de Guyenne, consultables sur place ou en partie numérisés.
Quels livres lire pour approfondir ?
Aventures des Corsaires et des grands Navigateurs bordelais d’Henry Ribadieu (1854) reste la première synthèse, désormais disponible en ligne. Les Corsaires de Bordeaux et de l’estuaire de Daniel Binaud (Atlantica, 1999) s’appuie sur les archives complètes de l’Amirauté. Le collectif La Marine Bordelaise : Corsaires, pirates, négriers publié dans les Dossiers d’Aquitaine couvre l’ensemble des aspects.






