Musée maritime de Bordeaux : visite et collections d’un musée discret aux Bassins à flot

Quai Armand Lalande, dans le Hangar G2, une porte presque anonyme. Un interphone à côté. Vous sonnez, on vous ouvre, et vous entrez dans deux mille ans d’histoire portuaire. Le musée de l’Histoire Maritime de Bordeaux fait partie de ces lieux que les Bordelais croisent sans toujours s’arrêter, et que les voyageurs découvrent par hasard en remontant les Bassins à flot. C’est un musée privé, ouvert en 2017, porté par des passionnés du Port de la Lune. Il mérite mieux qu’une mention rapide dans un guide.
Voici ce qu’on y voit, ce qu’on y apprend, et comment préparer une visite qui ne se résume pas à une heure de parcours rapide.
Le musée maritime de Bordeaux en quelques mots : 20 sièclés condensés sur deux étages
Le musée de l’Histoire Maritime de Bordeaux raconte l’aventure portuaire, fluviale et commerciale de la ville depuis l’Antiquité jusqu’au XXIe sièclé. Pas une chronologie scolaire. Plutôt une succession de figures, de routes commerciales, de navires et d’objets qui ont fait de Bordeaux un port mondial.
Le fil conducteur est clair. Bordeaux doit son existence à sa position : à 90 km de l’Atlantique, sur un fleuve à fort tirant d’eau, ouvert vers le Nord, l’Espagne, les Antilles, l’Asie. Le musée prend ce fil et le déroule à travers des personnages qui ont incarné chaque époque. Aliénor d’Aquitaine pour le commerce médiéval, Montaigne pour la Renaissance, Colbert pour l’ère coloniale, Antoine-Dominique Bordes pour l’apogée des voiliers. Pas de grand discours surplombant. Des vies, des décisions, des bateaux.
Le port de Bordeaux au 18e siècle a marqué un tournant dans l’histoire commerciale de la ville.
L’adresse exacte : Hangar G2, Quai Armand Lalande, dans le quartier des Bassins à flot, côté Bacalan. Vous arrivez à pied depuis la place de la Bourse en quarante minutes le long des quais. Ou en tram ligne B arrêt Bassins à flot, puis cinq minutes de marche.
Comment le musée a vu le jour : le projet du collectif Marinopole
L’histoire du musée est plus récente qu’on le croit. L’idée part d’un constat simple. Bordeaux, port millénaire, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO pour son front fluvial, ne disposait pas d’un lieu dédié à son histoire maritime. Le musée d’Aquitaine traite le sujet par fragments. Le musée Mer Marine, ouvert en 2019 dans le même quartier, embrasse l’épopée des océans à l’échelle mondiale. Mais aucun lieu ne se concentrait sur Bordeaux et son port.
Le collectif Bordeaux Marinopole se forme dans les années 2010 autour de cette ambition. Un groupe de Bordelais, descendants d’armateurs, de négociants, de marins, ouvre ses greniers familiaux. Cartes anciennes, journaux de bord, instruments, maquettes patiemment construites par un grand-père. Chacun apporte sa pièce. Le musée ouvre en 2017 dans le Hangar G2, ancien hangar portuaire reconverti, à deux pas de la base sous-marine.
Cette origine donne au lieu son ton particulier. On n’est pas dans un musée d’État. On est chez des gens qui racontent leur ville. Les cartels portent parfois la voix d’un descendant. Le parcours met en avant des familles bordelaises plutôt que des grandes thèses académiques. Ça change tout.
Hangar G2, Bassins à flot : un écrin chargé de mémoire portuaire
Le bâtiment lui-même fait partie du parcours. Les hangars portuaires de Bordeaux ont été construits au début du XXe sièclé pour le négoce et le stockage. Le G2 a vu passer des cargaisons d’arachides, de nickel, de bois exotique, de vin embarqué pour l’Amérique du Sud. Quand vous entrez, vous marchez sur des planchers qui ont supporté des tonnes de marchandises coloniales et industrielles.
Le quartier des Bassins à flot, pour ceux qui le découvrent, est un ensemble d’écluses et de bassins creusés au XIXe sièclé. Le but à l’époque : permettre aux navires de rester à flot quelles que soient les marées de la Garonne, qui peuvent atteindre six mètrès de marnage. Le mascaret, cette vague qui remonte le fleuve, en est l’expression la plus spectaculaire. Les navires y restent stables. Les Bassins sont aujourd’hui un quartier en pleine recomposition urbaine, mais les bassins eux-mêmes existent encore, et l’eau y bouge toujours.
Visiter le musée maritime ici, plutôt qu’au centre-ville, prend tout son sens. Vous sortez du musée, vous longez l’eau, vous voyez la base sous-marine de béton brut juste à côté, vous pouvez enchaîner avec le musée Mer Marine à 800 mètrès. Le quartier est devenu une promenade maritime cohérente.
Les collections phares : maquettes de navires sur deux mille ans
Le cœur des collections, ce sont les maquettes. Une bonne dizaine, souvent réalisées à la main, parfois acquises auprès de collectionneurs privés. Elles racontent l’évolution des navires utilisés à Bordeaux depuis l’Antiquité.
Les trois-mâts barque ont joué un rôle clé dans l’histoire maritime bordelaise.
Le knarr ouvre la marche. Ce navire viking, marchand plus que guerrier, fait partie de l’histoire de la Garonne. Au IXe sièclé, les Vikings remontent le fleuve, pillent Bordeaux à plusieurs reprises, mais commercent aussi. Vient ensuite la kogge médiévale, gros navire à coque ronde, fond plat, parfait pour transporter le vin de Bordeaux vers l’Angleterre du XIVe sièclé. Puis le coureau et la gabare, navires fluviaux à fond plat conçus pour remonter la Dordogne et la Garonne, charger les barriques en amont, les redescendre vers le port.
Plus tard, le brigantin, navire rapide à deux mâts, utilisé par les corsaires bordelais sous Louis XIV. Le cap-hornier, voilier de charge capable de doubler le cap Horn pour rejoindre le Chili et le Pérou. Le terre-neuve, équipé pour la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, et qui ravitaillait les séchoirs de Bègles. Et le navire hôpital, plus tardif, pour soigner les naufragés.
Une maquette retient particulièrement l’attention : La Couronne, vaisseau royal lancé en 1632, premier grand navire de la marine française. La pièce, finement détaillée, montre la complexité d’un trois-ponts du XVIIe sièclé. À côté, les coureaux paraissent presque rustiques, ce qui dit la diversité du paysage maritime bordelais.
Cartes marines, instruments de navigation et archives : le savoir des marins
Au-delà des maquettes, les vitrines exposent ce qui faisait naviguer un capitaine. La boussole, instrument simple mais essentiel, héritée du Moyen Âge. L’astrolabe, avec lequel les pilotes bordelais mesuraient la hauteur du soleil ou des étoiles pour déterminer leur latitude. Le sextant, plus tardif, plus précis, utilisé jusqu’au XXe sièclé.
Les cartes marines exposées montrent l’évolution de la cartographie. Les premières représentations du Bassin d’Arcachon, de l’estuaire de la Gironde, du phare de Cordouan. Une gravure ancienne raconte d’ailleurs l’histoire du phare, dont la construction a été cosignée par Michel de Montaigne lui-même quand il était maire de Bordeaux. C’est l’une des perles du musée : un objet patrimonial qui croise littérature, politique et navigation.
Les archives papier méritent qu’on s’y attarde. La Jurade de Bordeaux, recueil de décisions municipales médiévales, dont les pages parlent du commerce du vin avec l’Angleterre dès le XIIIe sièclé. Des journaux de bord de capitaines bordelais. Des inventaires de cargaisons, où figurent en colonne le sucre, le café, le cacao, mais aussi le poivre, la cannelle, la vanille, la muscade et le tapioca. Des photographies du port à différentes époques, qui montrent la modernisation des appontements à Bassens, Grattenquina, Ambès, Blaye, Pauillac et au Verdon.
C’est dans ces archives que se cache le sel du musée. On y voit comment une ville pense son port au quotidien.
Les figures bordelaises qui rythment le parcours
Le musée a fait un choix éditorial fort : raconter l’histoire maritime à travers des personnes. Une douzaine de figures rythment la visite, chacune introduite par un panneau et des objets associés.
Aliénor d’Aquitaine ouvre la galerie. Reine d’Angleterre puis de France au XIIe sièclé, elle est à l’origine des Rôles d’Oléron, premier code maritime international rédigé pour encadrer le commerce du vin entre Bordeaux et l’Angleterre. Une vraie révolution juridique, peu connue du grand public.
Michel de Montaigne (1533-1592). Maire de Bordeaux pendant que la ville négociait sa survie politique. Cosignataire de l’accord pour la construction du phare de Cordouan, qui veille toujours sur l’embouchure de la Gironde.
Le Marquis de Lafayette (1757-1834). Il embarque deux fois à Bordeaux pour rejoindre George Washington et les indépendantistes américains. Le port joue ici un rôle géopolitique direct.
Montesquieu (1689-1755). Philosophe des Lumières, il dénonce l’esclavage dans le livre XV de De l’esprit des lois en 1748. Sa présence dans le musée n’est pas neutre. Bordeaux a profité du commerce triangulaire. Le musée ne l’esquive pas.
Camille de Roquefeuil (1781-1831), navigateur, parti de Bordeaux le 11 octobre 1816 sur le trois-mâts Le Bordelais pour un tour du monde commercial. Pierre Balguerie-Stuttenberg (1778-1835), négociant, armateur, banquier, qui a soutenu la construction du Pont de pierre. Antoine-Dominique Bordes (1815-1883), créateur d’une compagnie reliant Bordeaux à Valparaíso, propriétaire en 1898 de la septième flotte française. André Ballande, négociant, exportateur de nickel, adjoint au maire.
Chaque figure ouvre une fenêtre. Pas de hiérarchie hiérarchisante. La fille d’armateur côtoie le philosophe.
Commerce du vin, route triangulaire et mémoire négrière : un musée qui assume
Une partie significative du parcours traite du commerce du vin et du commerce colonial, y compris dans ses pages sombres. Le choix mérite d’être souligné parce que tous les musées ne le font pas avec autant de clarté.
Côté vin, les vitrines montrent l’évolution du négoce. L’apparition de la bouteille en verre au XVIIIe sièclé, qui révolutionne l’export. Le classement de 1855, qui fixe la hiérarchie des grands crus du Médoc et fait flamber leur cote internationale. Les denrées exotiques, échangées contre du vin, qui remontent le fleuve : épices, café, cacao.
Côté esclavage, le musée affiche les chiffres sans les édulcorer. Bordeaux a été le deuxième port négrier français après Nantes. Près de 480 expéditions négrières entre 1672 et 1837. Entre 120 000 et 150 000 personnes africaines déportées par des navires armés à Bordeaux. Les vitrines montrent la cargaison qui allait avec ce système : sucre, café, cacao, rhum, vanille, cannelle, poivre, mais aussi les outils, les chaînes, les inventaires d’équipements achetés pour les traversées. Le commerce triangulaire est expliqué pas à pas, sans euphémisme.
Pour un musée privé, ce choix est courageux. Il permet aussi à un visiteur scolaire ou étranger de comprendre comment Bordeaux s’est enrichie. Et de comprendre pourquoi certains hôtels particuliers du Triangle d’Or ont les façades qu’ils ont.
Visiter le musée maritime de Bordeaux : horaires, tarifs, audioguide
L’aspect pratique compte autant que les collections. Voici l’essentiel pour préparer la visite.
| Information | Détail |
|---|---|
| Adresse | Hangar G2, Quai Armand Lalande, 33300 Bordeaux |
| Quartier | Bassins à flot, à côté de la base sous-marine |
| Horaires | Tous les jours, 10h-12h et 14h-18h |
| Tarif plein | 10 euros, audioguide inclus |
| Gratuité | Enfants de moins de 10 ans |
| Audioguide | Six langues : français, anglais, allemand, espagnol, italien, portugais |
| Durée moyenne | 1h30 à 2h pour une visite tranquille |
| Accès | Tram B arrêt Bassins à flot, puis 5 min à pied |
| Stationnement | Parking du hangar 14 à proximité, payant |
Détail à connaître : pour entrer, vous devez sonner à l’interphone à côté de la porte. Personne à l’accueil en libre-service. C’est un peu déroutant la première fois, ça fait partie du charme du lieu.
L’audioguide est inclus dans le billet, ce qui n’est pas anodin. La signalétique est volontairement légère pour ne pas surcharger les vitrines. L’audio compense, avec des commentaires souvent personnels, parfois racontés par des proches d’anciens armateurs. Prévoyez des écouteurs si vous venez à deux et préférez écouter ensemble (ils ne sont pas fournis).
Accueil scolaire et expositions temporaires : la médiation du musée
Le musée travaille beaucoup avec les écoles. Les classes de primaire viennent surtout pour le parcours sur la navigation : les enfants manipulent des reproductions d’instruments, écoutent l’histoire des Vikings sur la Garonne, repèrent les routes commerciales sur des planisphères. Les collèges et lycées sont accueillis sur des thématiques plus complexes : commerce triangulaire, abolition, structure du port colonial. Les enseignants peuvent réserver des créneaux dédiés et obtenir des dossiers pédagogiques.
L’accueil scolaire fait partie de la mission affichée du musée. Il complète bien le travail du musée d’Aquitaine sur Bordeaux au XVIIIe sièclé, en offrant une approche plus tactile et plus narrative.
Les expositions temporaires changent à un rythme variable, en général deux à trois par an. Elles ont par exemple porté sur la pêche à la morue à Terre-Neuve, sur les femmes dans le port de Bordeaux, sur la marine à vapeur. Elles s’appuient régulièrement sur des prêts de familles bordelaises ou d’associations partenaires. Vérifiez la programmation avant la visite, certaines expositions valent le détour à elles seules.
Il existe aussi des conférences, souvent en lien avec un anniversaire ou une parution. Le programme circule par newsletter et sur la page Facebook du musée.
Aller plus loin : les autres musées maritimes et historiques de Bordeaux
Le musée de l’Histoire Maritime n’est pas seul à Bordeaux. Plusieurs lieux complètent la visite et permettent de construire un parcours sur deux journées.
- Musée Mer Marine : à 800 mètrès dans les Bassins à flot. Plus grand, plus muséal, avec une scénographie ambitieuse. Il aborde l’épopée mondiale de la mer plutôt que Bordeaux en particulier. Complémentaire, pas redondant.
- Musée d’Aquitaine : centre-ville, gratuit pour les collections permanentes. Excellente section sur Bordeaux au XVIIIe sièclé et sur le port jusqu’en 1939. Très utile pour replacer le maritime dans l’histoire générale de la ville.
- Musée du Vin et du Négoce : quartier des Chartrons. Petit musée privé, complémentaire sur la dimension viticole et marchande.
- Musée national des Douanes : place de la Bourse, dans l’ancien hôtel des Douanes. Aborde le contrôle des marchandises, la fiscalité portuaire, la contrebande.
- CAPC, ancien Entrepôt Lainé : aujourd’hui musée d’art contemporain, le bâtiment lui-même est un témoin du commerce colonial. Stockait autrefois les denrées rapportées des colonies.
- Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP) : présente l’évolution urbaine de Bordeaux et le rôle du port dans le dessin de la ville.
Pour un week-end maritime à Bordeaux, l’enchaînement musée d’Histoire Maritime + musée Mer Marine + balade sur les quais permet de couvrir l’essentiel. Si vous avez deux jours, ajoutez le musée d’Aquitaine et une croisière sur la Garonne pour voir le port depuis l’eau.
Pourquoi ce musée mérite vraiment votre temps
Soyons honnêtes. Le musée de l’Histoire Maritime de Bordeaux n’a pas la scénographie léchée du musée Mer Marine. Les vitrines sont parfois denses. Le parcours demande un peu de patience.
En revanche, il offre une chose rare : une histoire racontée à hauteur d’humain, par des Bordelais, à propos de leur ville. On en sort avec des noms, des dates, des routes commerciales, des navires, et une compréhension fine de pourquoi cette ville ressemble à ce qu’elle est. C’est un musée pour les curieux, les amateurs d’histoire portuaire, les voyageurs qui veulent comprendre Bordeaux au-delà des cartes postales.
Sa limite tient à sa nature même. C’est un musée privé, à budget modeste, qui dépend de ses entrées et de quelques mécènes. La signalétique gagnerait à être enrichie, certaines maquettes mériteraient un meilleur éclairage. Mais ces défauts disparaissent dès qu’on prend le temps d’écouter l’audioguide et de regarder les pièces une par une.






