Phare de Cordouan : huit sièclés d’histoire au cœur de l’estuaire de la Gironde

Sept kilomètrès au large, planté sur un plateau rocheux qui disparaît à chaque marée haute, le phare de Cordouan veille sur l’estuaire de la Gironde depuis 1611. C’est le plus ancien phare de France encore en activité. Et depuis le 24 juillet 2021, c’est aussi le seul à figurer sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Henri III, Louis XIV, Michel de Montaigne, Augustin Fresnel : tous ces noms ont laissé une trace dans ses pierres. Un édifice qui mérite qu’on s’y attarde.
Aux origines : ermites et tour du Prince Noir
Bien avant le phare actuel, l’îlot de Cordouan abritait déjà des moines. Une charte de l’abbaye de Cluny datée de 1088 mentionne l’installation de l’abbé Étienne de Saint-Rigauld et du frère Ermenaud, venus se retirer du monde sur ce caillou battu par les flots. Le cartulaire de l’abbaye de La Sauve-Majeure, daté de 1092, précise que ces religieux sonnaient une cloche et allumaient un feu pour avertir les marins en cas de danger. Première forme de signalisation maritime à cet endroit.
Le rôle du phare dans la sécurité maritime est indissociable de l’histoire des marins bordelais qui ont navigué dans ces eaux dangereuses.
Trois sièclés plus tard, l’histoire bascule. Pendant la guerre de Cent Ans, Édouard de Woodstock, prince de Galles et fils aîné d’Édouard III d’Angleterre, gouverne le duché d’Aquitaine au nom de son père. Surnommé le Prince Noir, il ordonne la construction d’une tour à signaux sur le plateau de Cordouan. Un ermite y allume la nuit de grands feux. Il prélève au passage un droit sur les navires qui entrent dans l’estuaire. La tour du Prince Noir, abandonnée après la fin du conflit, tombe en ruine au XVIe sièclé. Mais l’idée d’un repère lumineux à l’embouchure de la Gironde est désormais inscrite dans les mémoires.
Louis de Foix et la commande royale de 1584
À la fin du XVIe sièclé, la navigation dans l’estuaire devient un casse-tête. Les naufrages se multiplient. Bordeaux, port stratégique pour le royaume, perd des bateaux et des cargaisons. Le maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne sous Henri III, décide d’agir. Le 2 mars 1584, il passe commande d’un nouveau phare à Louis de Foix, ingénieur-architecte réputé. Détail piquant : la signature du contrat se fait en présence de Michel de Montaigne, alors maire de Bordeaux et ami du maréchal. L’auteur des _Essais_ aura donc assisté à la naissance du projet.
L’ouvrage est qualifié d’« œuvre royale ». Louis de Foix s’engage pour une somme colossale : 25 écus la toise de maçonnerie, d’après le rapport de la commission de réception rendu en mars 1593. L’ingénieur quitte Bordeaux pour s’installer sur le plateau et y consacre dix-huit années de sa vie. Il y engloutit aussi toute sa fortune. Il mourra en 1602 sans voir son chantier achevé. Une légende du XVIIIe sièclé prétend qu’il aurait été enterré dans un endroit secret du phare. Son fils reprend la direction des travaux, fait faillite, et passe le relais à François Beuscher. Ce dernier conduit le chantier jusqu’à son terme. Le premier allumage a lieu le 11 juin 1611. Vingt-sept ans après la signature du contrat.
Pour approfondir l’histoire maritime de la région, le Musée maritime de Bordeaux conserve de précieux témoignages de cette époque.
Une construction titanesque sur un caillou battu par la mer
Bâtir au milieu de l’eau, en plein vent, avec des matériaux qu’il faut amener depuis la côte : le défi est immense. Louis de Foix installe sur le plateau une véritable cité ouvrière. Cinquante hommes y vivent en permanence. On y trouve un four à chaux, des ateliers, une menuiserie, une charpenterie, une forge, un chai pour le vin, un moulin à blé, un four à pain et même une écurie pour les six ou sept chevaux qui transportent les pierres. Le tout protégé par des défenses en grosses pierres de taille entrelacées de bois.
Les blocs de pierre blanche de Saintonge proviennent des falaises charentaises voisines. Près de Saint-Palais-sur-Mer, sur la péninsule du Pont du Diable, on peut encore voir aujourd’hui les fronts de taille creusés à l’époque dans la roche. Environ 300 pierres ont été nécessaires pour le seul socle de la tour. Le bâtiment final mesure 16 mètrès de diamètre à la base.
Une fois le phare achevé et la cité ouvrière démantelée, la mer reprend ses droits. Elle ronge le plateau au fil des sièclés. Aujourd’hui, l’îlot reste submergé la plupart du temps. Il n’émerge qu’à marée basse, lors des grandes vives-eaux. Conséquence directe : ce qui était autrefois protégé des vagues par la hauteur du rocher se trouve maintenant en première ligne. D’où les énormes travaux de cuirasse en béton armé entrepris en 2005, sur lesquels nous reviendrons.
Le surnom de « Versailles de la mer » : architecture et décor
Cordouan porte plusieurs surnoms. « Versailles de la mer », « Roi des phares », « Phare des rois ». Aucun n’est usurpé. La tour fait 68 mètrès de hauteur. C’est le troisième phare de France après celui de l’île Vierge et celui de Gatteville, et le dixième au monde. Mais surtout, c’est le seul phare au monde à abriter une chapelle consacrée. Ce détail change tout.
L’intérieur compte six étages reliés par un escalier de 301 marches (plus huit autres pour la lanterne, inaccessibles au public). Au rez-de-chaussée, un portail monumental ouvre sur un vestibule dallé de pierre de Barsac. Au premier étage, l’appartement dit « du Roi » : pièce voûtée pavée de marbre gris de Sainte-Anne et de marbre noir de Belgique, décorée des monogrammes de Louis XIV et de la reine Marie-Thérèse. Aménagé en 1664 par Colbert, ministre du Roi-Soleil. Aucun monarque n’y a jamais dormi.
| Étage | Pièce | Particularité |
|---|---|---|
| Rez-de-chaussée | Vestibule | Dalles de pierre de Barsac, départ de l’escalier de 301 marches |
| 1er | Appartement du Roi | Marbre gris et noir, monogrammes de Louis XIV (1664) |
| 2e | Chapelle Notre-Dame de Cordouan | Voûte à huit baies, vitraux de la maison Lobin de Tours (1855) |
| 3e | Salle des Girondins ou des Bordelais | Premier niveau de la surélévation Teulère |
| 4e | Salle des contrepoids | Mécanisme historique du feu |
| 5e | Salle des lampes | Poulie pour monter le combustible |
Le deuxième étage abrite la fameuse chapelle, dédiée à Notre-Dame de Cordouan. Voûte percée de huit baies richement ornées, vitraux refaits le 1er août 1855 par la maison Lobin de Tours. Des bénédictions nuptiales et des baptêmes y sont encore célébrés chaque année. Le premier mariage inscrit sur le registre date du 22 mai 2010, prononcé par l’abbé Slaiher. La sobriété du style Louis XVI des étages supérieurs contraste avec la richesse Renaissance de la base. Tout le mélange entre raffinement royal et utilité maritime tient dans cette superposition de couches.
Les transformations du XVIIIe sièclé : Joseph Teulère rehausse la tour
Le phare de Louis de Foix s’avère vite trop bas. En 1645, une tempête détruit la pyramide et le dôme d’origine. On les rétablit en 1664, et on remplace le combustible (du bois enduit de poix et de goudron) par du blanc de baleine, plus efficace. En 1719, la partie supérieure de la tour est démolie à son tour. Elle est reconstruite en 1724 sur les plans du chevalier de Bitry, ingénieur en chef des fortifications de Bordeaux.
Mais c’est l’ingénieur Joseph Teulère qui marque vraiment l’histoire du bâtiment. Entre 1782 et 1790, il rehausse la tour de trente mètrès. Le feu passe ainsi à 60 mètrès au-dessus des plus hautes mers. Teulère conserve le rez-de-chaussée et les deux premiers étages, et il construit sa surélévation dans un style Louis XVI sec et sobre. Contraste assumé avec la décoration Renaissance du bas. Il met aussi au point en 1790 le premier feu tournant à réverbères paraboliques, avec des lampes à huile alimentées par un mélange de blanc de baleine, d’huile d’olive et d’huile de colza. La machinerie est confiée à Mulotin, horloger à Dieppe.
Quelques années plus tard, en 1823, Cordouan devient un laboratoire scientifique : on y expérimente pour la première fois l’appareil lenticulaire d’Augustin-Jean Fresnel. Cette invention bordelaise (Fresnel est né à Broglie en Normandie, mais c’est ici qu’on teste son système tournant) transformera la signalisation maritime mondiale. La lampe à trois mèches concentriques est placée au plan focal et alimentée à l’huile de colza. Le phare de l’embouchure de la Gironde devient une référence pour les ingénieurs de tous les pays.
De Fresnel à l’UNESCO : modernisation et reconnaissance mondiale
Classé monument historique dès 1862, le même jour que Notre-Dame de Paris, Cordouan traverse le XXe sièclé entre modernisations techniques et restauration patrimoniale. L’électrification arrive en 1948 avec deux groupes électrogènes autonomes (un troisième s’ajoute en 1976). Une lampe de 6 000 watts en 110 volts triphasés remplace les anciens systèmes. Le téléphone est installé en 1982, presque par hasard, à la demande d’un chef d’entreprise qui a besoin de joindre ses chantiers à terre pendant des travaux.
L’érosion marine reste le grand problème. Le plateau rocheux disparaît peu à peu sous l’eau. Les vagues frappent désormais directement le socle, alors qu’elles ne l’atteignaient pas au moment de la construction. Entre mars et novembre 2005, l’État, l’Union européenne, les régions Aquitaine et Poitou-Charentes, la Gironde et la Charente-Maritime engagent un chantier colossal : une cuirasse en béton armé de 70 mètrès de long et 8 mètrès de haut, accolée au flanc sud-ouest du bouclier. Coût total : environ 4,5 millions d’euros. Les quarante ouvriers ne pouvaient travailler que quatre heures par jour, pendant les marées basses. Six mois de chantier.
En 2006, le phare est automatisé et informatisé. L’ampoule halogène de 2 000 watts cède la place à une lampe aux halogénures métalliques de 250 watts seulement, beaucoup plus efficace. Le feu actuel porte à 22 milles marins pour le secteur blanc, 18 pour les secteurs rouge et vert. C’est un feu à occultations, deux éclats puis un, sur un cycle de douze secondes. Les gardiens restent en poste, ce qui fait de Cordouan le dernier phare français habité en mer. Entre 2013 et 2022, une restauration complète mobilise dix millions d’euros supplémentaires.
Et puis le 24 juillet 2021, l’annonce tant attendue : l’UNESCO inscrit le phare au patrimoine mondial. C’est le 47e site français à recevoir cette distinction. Inscription en tant que « propriété culturelle », au titre du chef-d’œuvre du génie créateur humain et du témoignage d’une tradition architecturale unique. Pour les défenseurs du monument, qui se battaient depuis 2002 (date de l’inscription sur la liste indicative), c’est l’aboutissement de deux décennies de travail.
Visiter le phare de Cordouan : embarquements depuis Royan et Le Verdon
L’accès au phare ne se fait qu’en bateau. Pas de pont, pas de route. La saison touristique s’étend d’avril à la Toussaint (parfois prolongée jusqu’à fin octobre selon la météo). Les départs s’effectuent depuis deux ports principaux : Royan, en Charente-Maritime, sur la rive nord de l’estuaire, et Le Verdon-sur-Mer, sur la pointe du Médoc, en Gironde. Comptez environ 1h15 de traversée depuis Royan, un peu moins depuis Le Verdon.
Plusieurs compagnies de croisière proposent des liaisons. Les tarifs démarrent autour de 43 euros par adulte pour la traversée seule. Comptez un supplément pour la visite guidée du phare avec le gardien, qui dure environ 1h30. La sortie complète prend en général la demi-journée. Les visites sont organisées par le SMIDDEST (Syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde), qui assure la conservation du site avec l’État.
Côté pratique, gardez quelques points en tête :
- Tenue : prévoir des chaussures plates et adhérentes, l’escalier de 301 marches est étroit et usé par les sièclés
- Météo : la sortie peut être annulée en cas de mer formée, vérifier la veille avec la compagnie
- Mal de mer : la traversée passe la barre de l’estuaire, secteur réputé agité, prévoir un traitement si vous y êtes sensible
- Marées : on débarque sur le plateau à marée basse, le retour dépend des horaires de la marée, prévoir des bottes ou des chaussures qui peuvent prendre l’eau
- Famille : déconseillé aux enfants de moins de 6 ans (longueur de la traversée, escalier raide)
Une fois sur place, le gardien fait découvrir les six étages, raconte l’histoire des ingénieurs, ouvre l’appartement du Roi et la chapelle. La vue depuis la galerie supérieure, à 60 mètrès au-dessus de l’eau, embrasse toute l’embouchure de l’estuaire, les côtes médocaines et la pointe de Grave. Par temps clair, on aperçoit Royan, Saint-Palais-sur-Mer et les bancs de sable du Verdon. Moment qui reste.






