Port autonome de Bordeaux : un sièclé d’histoire sur la Garonne

Le 13 novembre 1924, un décret signé à Paris fait basculer Bordeaux dans une nouvelle ère portuaire. Ce jour-là, le port autonome de Bordeaux naît officiellement, sur les ruines d’un commerce colonial qui avait fait la fortune de la ville au sièclé précédent. Cent ans plus tard, ce même port s’appelle désormais Grand Port Maritime de Bordeaux, ses quais centraux sont devenus des promenades inscrites au patrimoine mondial, et la rive sud accueille le plus grand chantier d’aménagement urbain de France.
Aujourd’hui, les quais centraux transformés en promenades racontent cette métamorphose urbaine.
L’histoire et l’évolution du port autonome de Bordeaux racontent en réalité trois récits qui se chevauchent. Celui d’une institution administrative qui change deux fois de statut en un sièclé. Celui d’un trafic de marchandises qui se déplace en aval, de la Lune vers l’estuaire. Et celui d’une ville qui réinvente ses friches industrielles plus vite qu’elle ne perd ses tonnages.
Pourquoi le décret de 1924 crée le port autonome de Bordeaux
Avant 1924, le port de Bordeaux relevait directement de la Chambre de commerce, héritière d’un mode de gestion datant d’avant la Révolution. Ce système avait porté le commerce du vin et du sucre pendant deux sièclés, mais il craquait sous le poids des nouvelles exigences industrielles : tirant d’eau insuffisant, équipements vieillissants, concurrence agressive de Saint-Nazaire et du Havre.
Le statut d’autonomie portuaire, voté en 1920 pour Le Havre, est étendu à Bordeaux en 1924. Concrètement, ça veut dire qu’un établissement public à caractère industriel et commercial prend la main sur tout : aménagement, exploitation, perception des droits de port. Les premiers présidents, Georges Barres puis Étienne Huyard, voient leurs visages sculptés sur deux mascarons originaux de la Bourse maritime, ce bâtiment achevé en 1925 par les architectes Ernest Lacombe, Augereau et Louis Garros. Le pavillon, pastiche assumé de la place de la Bourse de Jacques Gabriel, abrite encore aujourd’hui une part des services maritimes du port.
L’autonomie n’est pas qu’une fiction juridique. Entre 1928 et 1931, Alfred de Vial, également administrateur de la Compagnie générale transatlantique, pilote les grands travaux de rénovation : élargissement des bassins, modernisation des grues, raccordement ferroviaire. Un quai porte aujourd’hui son nom.
Les premières décennies : un port qui suit la Garonne vers l’aval
Pendant les quarante années qui suivent le décret de 1924, le port autonome de Bordeaux affronte la même équation que tous les ports d’estuaire d’Europe occidentale. Les navires grandissent. Les tirages d’eau s’allongent. Les quais centraux, ceux de la Lune, deviennent trop courts pour les vraquiers modernes.
La réponse du port consiste à descendre la Gironde. Le site de Bassens se développe dès les années 1920. Pauillac, plus en aval, accueille un terminal pétrolier en lien avec la raffinerie installée à proximité. Le Verdon-sur-Mer, à l’embouchure même de l’estuaire face à Royan, reçoit dans les années 1970 un terminal à conteneurs qui devait faire de Bordeaux un grand hub atlantique. L’ambition a été en partie déçue, mais l’infrastructure existe toujours.
Entre temps, la Seconde Guerre mondiale a marqué profondément le port. Bordeaux a abrité la base sous-marine BETASOM des forces italiennes et allemandes, dont les alvéoles de béton de la Bacalan tiennent encore debout aujourd’hui. C’est l’un des rares vestiges militaires du XXe sièclé à avoir trouvé une seconde vie : la base accueille désormais expositions, concerts et événements culturels.
La réforme de 1965 : repenser la place de l’État
Le décret n° 65-939 du 8 novembre 1965 ne change pas le nom du port autonome de Bordeaux, mais il en redessine la gouvernance. La place de l’État y est renforcée, le conseil d’administration recomposé, les rapports avec les concessionnaires précisés. C’est aussi la période où la France pense en grand : zones industrielles portuaires, raffineries en bord d’estuaire, infrastructure ferroviaire dédiée.
Le port de Bordeaux profite de cette dynamique sans en tirer le même bénéfice que Marseille-Fos ou Dunkerque. Sa géographie joue contre lui : 100 kilomètrès séparent les quais centraux de l’océan, la navigation reste tributaire des marées, et le grand commerce mondial préfère désormais les ports en eau profonde. Mais le port autonome maintient son rôle régional, en particulier pour les liquides énergétiques et les produits agricoles du grand Sud-Ouest.
Cette évolution s’inscrit dans la longue histoire des chantiers de la Garonne, qui ont façonné le paysage industriel bordelais.
2008 : la mue du port autonome en Grand Port Maritime
Quarante-trois ans après la réforme de 1965, c’est une autre loi qui rebat les cartes. La loi du 4 juillet 2008 portant réforme portuaire transforme les sept ports autonomes métropolitains en grands ports maritimes. Bordeaux franchit le pas le 9 octobre 2008. Le sigle GPMB remplace les anciennes appellations sur les courriers officiels.
Ce changement n’est pas qu’une affaire de papier à en-tête. La réforme vise à séparer plus clairement les missions régaliennes, qui restent aux ports, et la manutention, qui passe à des opérateurs privés. La transition a été menée par la CGT et la confédération des ports et docks, dans un climat social tendu sur l’ensemble du littoral français. À Bordeaux, le passage s’est fait sans grève majeure, mais avec des négociations longues sur les statuts des dockers.
En 2011, le GPMB adopte une marque commerciale destinée à projeter une image plus ouverte sur l’océan : Bordeaux port atlantique. La même année, les services administratifs quittent les locaux historiques de la Chambre de commerce pour s’installer dans le quartier de Bacalan, plus près des bassins et des activités opérationnelles. Christophe Masson devient président du directoire en août 2011, fonction reprise en 2019 par Jean-Frédéric Laurent, puis confiée à Ivan Martin à compter de 2026.
Les sept terminaux d’aujourd’hui
Le GPMB ne se résume pas aux quais centraux de Bordeaux. Il s’étire sur 100 kilomètrès et couvre près de 1 500 hectares, répartis sur sept sites spécialisés. Voici comment se décompose l’activité actuelle.
| Terminal | Localisation | Spécialité principale |
|---|---|---|
| Bordeaux | Quartier Bacalan | Vrac solide, conteneurs allégés, croisières |
| Bassens | Rive droite | Céréales, conteneurs, marchandises diverses |
| Grattequina | Aval de Bordeaux | Colis lourds, éolien, projets industriels |
| Bec d’Ambès | Confluent Garonne-Dordogne | Hydrocarbures, GPL |
| Blaye | Estuaire central | Vrac agricole, divers |
| Pauillac | Rive gauche | Pétrole, hydrocarbures lourds |
| Le Verdon-sur-Mer | Embouchure | Conteneurs océaniques, vrac, escales paquebot |
Cette dispersion géographique est à la fois une force et un casse-tête. Une force, parce qu’elle permet de séparer les trafics dangereux des zones urbaines. Un casse-tête, parce qu’elle multiplie les sites à entretenir, à draguer, à protéger des intempéries et de l’érosion estuarienne.
Le trafic de marchandises : ce que disent les chiffres
L’évolution du trafic raconte mieux que tout discours la trajectoire du port. En 2010, les liquides énergétiques pesaient déjà pour la moitié du tonnage total. Les solides en vrac, principalement céréaliers, en représentaient 30 %, et les marchandises diverses, conteneurs compris, complétaient les 20 % restants.
En 2011, le port a manipulé 8,38 millions de tonnes, un chiffre qui le maintenait à la 7e place des ports de commerce métropolitains, avec une perte de la 6e place au profit de La Rochelle. Onze ans plus tard, en 2022, le tonnage est tombé à environ 7 millions de tonnes, mais le rang est resté inchangé. Le port a globalement résisté au recul, en compensant la baisse des trafics traditionnels par la montée des marchés de niche : éolien offshore, colis lourds industriels, escales de paquebots de croisière fluviale.
Côté croisières, justement, le port de la Lune connaît un succès qui n’était pas anticipé en 2008. Les paquebots maritimes de petit gabarit accostent au quai des Chartrons ou aux Quinconces, à quelques minutes du centre historique. C’est devenu un trafic à part entière, qui change la nature même du quai : moins de manutention, plus de tourisme.
La reconversion des anciens quais du port autonome
Quand le commerce industriel quitte le centre, il laisse des hectares de friches. Bordeaux n’a pas fait l’erreur de les abandonner. Dans les années 1990 puis 2000, sous l’impulsion d’Alain Juppé et de ses successeurs, un programme de reconversion d’envergure a été lancé sur deux fronts.
Côté quais centraux, le port de la Lune a été nettoyé, débarrassé de ses hangars, transformé en promenade. Le miroir d’eau, inauguré en 2006, est devenu une carte postale mondiale. Surtout, l’ensemble urbain port de la Lune-quais a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007, ce qui a verrouillé toute construction nouvelle sur les façades historiques.
Côté Bassins à flot, le travail a été différent. Ce vieux port maritime industriel, fermé par deux écluses au nord du quartier Bacalan, abritait encore dans les années 2000 des chantiers navals, des entrepôts désaffectés et la fameuse base sous-marine. L’architecte-urbaniste Nicolas Michelin a piloté la requalification du quartier : logements, bureaux, équipements culturels. La Cité du Vin, ouverte en 2016 à l’extrémité nord du bassin n° 1, en est devenue le symbole visuel le plus connu. Pour les passionnés d’histoire portuaire, le musée maritime de Bordeaux niché dans ce même quartier mérite le détour ; il prolonge la lecture qu’on peut faire de l’histoire maritime bordelaise sur les quais eux-mêmes.
Bordeaux Euratlantique : la rive sud entre dans la danse
Le troisième front de la reconversion s’est ouvert en 2009, et il dépasse largement le périmètre strict du port autonome. L’opération d’intérêt national Bordeaux-Euratlantique, créée par décret du 5 novembre 2009, ambitionne de transformer 738 hectares de friches ferroviaires et industrielles en un nouveau morceau de ville. C’est, à ce jour, le plus gros programme d’aménagement urbain engagé en France.
Le périmètre s’étale sur trois communes : Bordeaux pour 386 hectares, Bègles pour 217 et Floirac pour 135. L’établissement public d’aménagement, dirigé successivement par Philippe Courtois, Stephan de Faÿ depuis 2014 puis Valérie Lasek depuis le 1er août 2021, prévoit la construction de 2,5 millions de mètrès carrés de surface : un million de logements, 500 000 de bureaux, 500 000 de commerces.
Les projets phares se voient déjà depuis la rive opposée. La MECA, livrée en 2019 par l’agence danoise BIG (Bjarke Ingels Group), dresse sa silhouette en boucle au-dessus du quai de Paludate. Le pont Simone-Veil, dessiné par Rem Koolhaas et son agence OMA, a été ouvert à la circulation en 2024 et relie désormais Bègles à Floirac. La Cité Numérique, installée dans l’ancien centre de tri postal réhabilité par Alexandre Chemetoff en 2018, héberge des entreprises tech et numériques. Plus récemment, le pont de la Palombe (Marc Mimram, 2020) a complété le maillage des franchissements ferroviaires.
L’objectif affiché reste de loger 50 000 personnes supplémentaires et d’accueillir 30 000 emplois nouveaux d’ici 2030. Les retards de chantier et les contestations sur le bétonnage de la plaine de Floirac existent. Mais la dynamique est lancée, et elle change la nature même de la rive sud, longtemps considérée comme l’arrière-cour industrielle de Bordeaux.
Projet stratégique 2026-2030 : où va le GPMB
Le 27 janvier 2026, le conseil de surveillance du Grand Port Maritime de Bordeaux a adopté un nouveau projet stratégique couvrant la période 2026-2030. Trois pôles structurent la feuille de route. D’abord, le rôle d’aménageur : le port possède un foncier industriel rare en aval de l’agglomération, et il entend le valoriser pour accueillir des activités liées à la transition énergétique (éolien flottant, biocarburants, hydrogène). Ensuite, les prestations de service : pilotage, lamanage, manutention, services aux navires. Enfin, le volet logistique pur, qui comprend la diversification des trafics et l’accompagnement de la filière export du grand Sud-Ouest.
L’enjeu pour les dix prochaines années est double. Maintenir un niveau d’activité industrielle suffisant pour que les terminaux d’aval restent rentables. Et accompagner la mutation des quais centraux, désormais voués au tourisme, à la croisière et à l’événementiel. Pour voir cette double vocation à l’œuvre au pied des bâtiments les plus visibles, le pavillon abritant la Bourse maritime et l’ensemble du PAB quai en donnent l’illustration la plus parlante.
Questions fréquentes sur l’histoire du port autonome de Bordeaux
▸Quand le port autonome de Bordeaux a-t-il été créé ?
▸Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de Grand Port Maritime de Bordeaux ?
▸Quels sont les principaux trafics du port aujourd’hui ?
▸Que sont devenus les anciens quais du port autonome au centre de Bordeaux ?
▸Combien de terminaux compte le port aujourd’hui ?
Un sièclé qui continue de s’écrire
L’histoire du port autonome de Bordeaux ne ressemble ni à celle du Havre ni à celle de Marseille. Elle raconte plutôt la trajectoire d’un grand port d’estuaire qui a su accepter ses limites, redistribuer son activité vers l’aval, et libérer ses quais centraux pour autre chose. Ce qui se voit aujourd’hui depuis les Quinconces ou la place de la Bourse, c’est moins un port qu’une promenade. Mais 80 kilomètrès en aval, à Pauillac ou au Verdon, le port industriel existe toujours, traite ses 7 millions de tonnes annuelles, et prépare l’arrivée des trafics énergétiques de demain.
Le point fort de cette histoire : Bordeaux n’a jamais arbitré frontalement entre patrimoine et industrie. La limite, c’est que le port y a perdu en visibilité mondiale, et que peu de Bordelais sauraient nommer les sept terminaux du GPMB. Le projet stratégique 2026-2030 entend justement rappeler que derrière les promenades classées UNESCO, il y a encore une institution centenaire qui fait vivre une partie du grand Sud-Ouest.






